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  • Les relations internationales : poule aux œufs d’or ou miroir aux alouettes ?

    Les relations internationales : poule aux œufs d’or ou miroir aux alouettes ?

    Les crises s’enchaînent, les experts prolifèrent, les formations académiques se multiplient. Et les entreprises commencent à réaliser qu’elles ne peuvent plus ignorer ce monde qu’elles croyaient pouvoir tenir à distance. Les relations internationales et la sécurité-défense sont devenues un « marché ». Mais un marché pour qui ? Et au bénéfice de quoi ?

    Depuis plus de vingt-cinq ans que j’accompagne des dirigeants d’entreprise, j’ai rarement croisé des décideurs économiques véritablement sensibilisés aux questions de relations internationales, dans leurs aspects sécurité-défense.

    Pour la plupart, le monde était un terrain de jeu ouvert — à découvrir, à conquérir, à utiliser pour réduire les coûts, que ce soit sur les fournitures ou les services. La mondialisation était heureuse, disait-on. Et dans ce contexte, la question de la pérennité des compétences et des productions, notamment dans l’industrie, ne se posait pas assez souvent.

    Je garde précieusement en mémoire ce dirigeant qui, courageusement, avait préféré quitter un poste prestigieux plutôt que d’accepter, comme le souhaitaient les dirigeants de son groupe, un contrat aux clauses léonines : en échange de commandes à court terme, il garantissait à l’acquéreur (asiatique) la maîtrise des compétences clés de son entreprise, pour le moyen et le long terme.

    Mais il était l’exception. Autour de lui, peu de ses pairs se posaient vraiment ces questions. Les enjeux de sécurité ? À peine évoqués. Ceux de « défense globale », dans leur dimension économique, technologique, politique aussi ? Quasi inexistants dans les conversations.

    Durant ces mêmes années, j’avais aussi fini par connaître et rencontrer, d’une façon ou d’une autre, la quasi-totalité des think tanks actifs sur ces sujets et leurs experts. Le « marché » était en réalité très restreint. Il était assez facile de participer à des échanges entre des représentants motivés de la « société civile » et les rares spécialistes de questions diplomatiques ou militaires.

    Tout cela a changé au cours des dernières années. Et dans ces changements, j’observe à la fois des dynamiques positives et des évolutions préoccupantes.

    La multiplication des formations : une bonne nouvelle, avec des effets pervers

    Pendant mes années d’études et jusqu’au milieu des années 1990, les formations dédiées aux relations internationales et à la sécurité-défense se comptaient sur les doigts d’une main. Assas-Paris 2, Lyon 3, l’ILERI dans le privé — avec des promotions réduites. Sciences Po Paris aussi, naturellement. Et Sciences Po Grenoble, sans que ces sujets soient, a priori, une spécialisation. C’étaient plutôt des options greffées sur des cursus de droit, d’histoire ou de sciences politiques.

    Pour ceux qui voulaient se former sans en faire un métier, d’autres voies existaient : et par exemple, les activités ouvertes des think tanks et associations, ou l’engagement dans la réserve militaire. C’est ainsi que, officier puis officier supérieur au fil des années, j’ai pu bénéficier sur ces sujets de formations de haut niveau, y compris en commun avec des camarades de l’armée d’active. Et puis il y avait les sessions de l’IHEDN, nationales pour quelques « happy few » et régionales, pour sensibiliser plus largement des décideurs économiques à ces enjeux.

    Au début des années 2000, le « marché » des formations de sécurité-défense s’est développé. L’effet 11-Septembre, d’abord : le rappel brutal que notre monde n’est jamais vraiment en paix. La réforme LMD ensuite, qui semble avoir encouragé la création de cursus spécialisés là où, auparavant, seul un sujet de mémoire ou de thèse pouvait témoigner d’une spécificité. Mais les cohortes de diplômés demeuraient limitées.

    Aujourd’hui, c’est un foisonnement. On recense entre quarante et soixante formations spécialisées en relations internationales et sécurité-défense, tous niveaux confondus. Elles mettent sur le marché du travail, chaque année, plusieurs milliers de diplômés, dont plusieurs centaines avec des spécialisations difficilement transposables dans le monde de l’entreprise. C’est sans doute, comme pour la dynamique de volontaires pour les engagements dans les armées, d’active ou de réserve, l’effet des attentats de 2015, qui ont fait réaliser que la paix et la liberté sont des biens fragiles.

    C’est aussi une nécessité et une chance pour un domaine trop longtemps négligé. Mais les effets réels — notamment la constitution d’un vivier d’experts solides — ne se feront pleinement sentir que dans quelques années. Il faut en effet dix à vingt ans pour acquérir une vraie légitimité dans ces domaines très spécialisés, et il est heureux de voir que les institutions encouragent aujourd’hui les investissements en faveur de la recherche académique en matière de sécurité-défense. Il n’est jamais trop tard…

    Mais les spécialistes d’aujourd’hui sont ceux qui ont commencé leurs études dans les années 2000, qui ont aujourd’hui une quarantaine d’années, et dont on mesure encore la rareté à chaque nouvelle crise. On l’a vu par exemple lors de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, lorsque les vrais experts étaient particulièrement rares (j’insiste sur le féminin inclus), et donc extrêmement sollicités.

    Mais cette profusion de formations produit aussi, dès maintenant, des effets négatifs. Les offres de stages dans les institutions concernées se multiplient, sans nécessairement déboucher sur des emplois pérennes. Trop de jeunes diplômés se heurtent à la rareté des débouchés. Et ceux qui se résignent à démarcher des secteurs plus éloignés de leur projet professionnel initial peinent à valoriser des compétences trop pointues pour être transposées.

    Ils croyaient tenir la poule aux œufs d’or. Beaucoup découvrent un miroir aux alouettes.

    La ruée vers l’expertise : entre sachants légitimes et acteurs opportunistes

    Dans ce contexte de demande croissante, tout le monde n’est pas perdant — en tout cas pas dans l’immédiat.

    Les plateaux des chaînes d’info en continu ont besoin d’être alimentés. Avec des visages reconnaissables et des discours assurés voire clivants – polarisants, dit-on. Et quand les rares vrais experts sont submergés par les sollicitations, ou quand ils jugent honnêtement que leur expertise n’est pas la plus pertinente pour le sujet du moment, d’autres profils s’engouffrent dans la brèche. Avec de l’aplomb, une certaine aisance rhétorique, et une absence de scrupules qui peut fasciner autant qu’elle devrait, normalement, inquiéter. La notoriété médiatique est devenue pour certains un capital en soi, indépendant de la réalité des compétences avérées.

    Les formations académiques qui continuent de se développer attirent elles aussi des intervenants de qualité variable. Parmi eux, heureusement, des enseignants-chercheurs dont la formation et rigueur intellectuelle leur permettent d’élargir leur domaine initial sans sacrifier la qualité de leurs apports. Ces profils sont précieux car ils permettent d’assurer une continuité pédagogique sérieuse dans ce foisonnement de cursus. Mais on trouve aussi, dans ces mêmes formations, des intervenants plus attirés par la notoriété ou les contreparties financières que par la transmission, qui s’imposent avec plus de conviction que de compétences avérées. Des intervenants que les responsables pédagogiques acceptent, souvent faute de mieux ou par défaut de discernement, mais parce qu’il faut bien attirer le chaland.

    Curieusement, peu d’experts reconnus sont issus du monde diplomatique. Est-ce dû, à de rares exceptions très identifiées, à une réserve naturelle acquise au fil d’une carrière qui enseigne la discrétion ? Ou à un statut qui encourage à cette réserve ? C’est dommage en tous cas, car l’approche diplomatique a sa propre spécificité, sa propre grille de lecture des crises, différente de celle du militaire ou de l’universitaire, et complémentaire.

    On trouve en revanche nombre de militaires reconvertis dans ce rôle d’expert public. Leur présence s’explique en partie par une réalité structurelle bien précise : la gestion des carrières des officiers supérieurs et généraux ne pouvait pas garantir à tous un « pantouflage » dans les entreprises de défense, surtout durant les dernières années, qui ont été difficiles pour ce secteur. Avec la réduction du nombre d’unités, et donc de leurs chefs, beaucoup de cadres de haut rang ont été poussés vers la sortie de l’institution alors qu’ils étaient encore pleinement désireux, et pour certains contraints pour des raisons personnelles et familiales, de démarrer rapidement une « deuxième carrière ».

    Parmi eux, les vrais experts – ceux qui ont réellement travaillé sur les enjeux stratégiques, géopolitiques, opérationnels – sont finalement rares. Comme l’est leur parole. D’autres, moins scrupuleux sur la distance entre leur expérience réelle et les affirmations qu’ils lancent, savent habilement tirer parti du prestige de l’institution, de leurs prédécesseurs et des plus méritants de leurs contemporains, pour s’en draper. Présentés au moins implicitement comme des guerriers expérimentés et des stratèges de haut vol, ils ont souvent surtout été des administrateurs de temps de paix. Des rouages certes utiles, mais des exécutants d’une grande bureaucratie qui n’a pas grand-chose à apprendre à un monde en quête d’agilité, d’innovation et de prise de décision rapide en environnement incertain.

    La multiplication des formations représente pour certains d’entre eux une opportunité supplémentaire, notamment hors du monde universitaire strictement contraint par des critères de qualification précis. Comme l’est la création de nouveaux « think tanks » aux statuts et aux financements souvent opaques, qui multiplient les prises de parole publiques sans que l’on puisse véritablement évaluer le sérieux de leur expertise. Ces structures cherchent notamment à enrichir leur façade avec des « 2S » — des généraux en deuxième section — dont la plupart des recruteurs et des journalistes ne savent même pas exactement ce que cela signifie. (Rappelons-le : en théorie, ces officiers généraux placés en deuxième section pourraient être rappelés à commander en cas de guerre. Ce qui peut légitimement inquiéter au regard de certains profils qui s’affichent aujourd’hui sur les plateaux…)

    Les entreprises : une nouvelle clientèle ou un enjeu de mobilisation ?

    Les entreprises sont, en théorie, un débouché naturel pour toutes ces populations formées aux enjeux d’un monde en mouvement. Pas uniquement dans le secteur de l’armement ou de la sécurité. Pas seulement parce que les conflits sont de plus en plus hybrides et les technologies de plus en plus duales. Mais parce que toutes ces dimensions doivent désormais être intégrées dans le pilotage stratégique de toute organisation ayant une dimension internationale — dans ses approvisionnements, ses marchés, ses partenaires.

    Mais ont-elles besoin de ces spécialistes présents sur le marché et de ceux que produisent les formations d’aujourd’hui ?

    Lorsque les formations restaient « généralistes avec spécialisation individuelle », les profils pointus trouvaient à s’employer — dans les institutions académiques, dans les think tanks, plus nombreux ailleurs qu’en France. Et les profils plus ouverts pouvaient valoriser leur connaissance des enjeux internationaux comme un atout parmi d’autres, au service de compétences plus larges : gestion des risques, négociation commerciale internationale, veille stratégique. Un « petit truc en plus ».

    La spécialisation croissante qui accompagne aujourd’hui la multiplication des filières est devenue un frein réel à l’insertion. Les crises et les tensions géographiques se multiplient, certes. Mais aucune entreprise, hors des institutions et des think tanks dédiés, ne peut employer en permanence un spécialiste par pays ou par domaine de tension. Les nouveaux diplômés très spécialisés arrivent sur un marché étroit, rapidement saturé, avec des compétences dont la transposition dans les organisations reste difficile à valoriser.

    Ils pensaient que c’était la poule aux œufs d’or alors que c’est plus probablement un « miroir aux alouettes ».

    Les « guerriers » : fascinants, mais rarement transposables

    Il est un autre type de profil qui trouve dans les entreprises un écho croissant : les anciens des forces spéciales — de vrais guerriers — et, plus récemment, quelques anciens du renseignement qui assument et valorisent ce passé, tranchant avec la tradition de discrétion de leurs prédécesseurs. Effet « Bureau des Légendes » ou « Cœurs noirs » ? Ou simple extension du culte de l’ego à tous les pans de la société ?

    Ces profils fascinent. Leurs récits font rêver. Les « team buildings » qu’ils animent sont souvent inoubliables.

    Mais leurs capacités d’inspiration — et surtout de transfert réel de compétences — sont extrêmement limitées. Les travaux d’Olivier Schmitt le démontrent bien : les organisations militaires du temps de guerre et les organisations civiles sont radicalement différentes dans leur nature, leur culture, leurs mécanismes de décision. On peut comparer les structures de temps de paix (y compris les organisations de défense et de sécurité). On ne peut pas transposer celles du temps de guerre.

    Car les crises que traversent les entreprises et les organisations civiles, même les plus violentes, n’ont avec la guerre que le nom que certains leur donnent un peu trop vite. Sauf quand une entreprise se retrouve littéralement sous le feu — auquel cas il ne s’agit plus de produire, mais de survivre.

    Ce dont nos entreprises ont vraiment besoin

    En ces temps troublés, les relations internationales et les questions de sécurité-défense apparaissent donc comme un nouvel eldorado. Les grands cabinets de conseil, qu’on voit arriver assez récemment dans les espaces dédiés au débat stratégique, proposent désormais des expertises dédiées — ou plutôt leurs équipes habituelles, flanquées d’un ou deux « grands noms » plus chargés d’ouvrir des portes que d’enrichir réellement les prestations. Et les experts auto-désignés évoqués plus haut prospèrent sur la méconnaissance générale des fondamentaux, dans un sentiment d’urgence désormais ressenti.

    Pour les vrais experts, la période est sans doute favorable — et c’est une bonne chose, car trop longtemps ils ont œuvré sans vraie reconnaissance de leur valeur ajoutée. Mais ces bénéfices sont structurellement limités : maintenir un haut niveau d’expertise demande un temps continu de veille, de lecture, d’échanges — un temps que l’on ne peut pas monétiser sans le sacrifier.

    Pourtant, les entreprises ont impérativement besoin de progresser sur ces sujets. Pour plusieurs raisons qui ne relèvent plus du débat d’idées, mais de la réalité concrète du pilotage d’une organisation.

    On ne peut plus investir n’importe où et avec n’importe qui sans se poser les bonnes questions ; ce que certains auraient d’ailleurs dû avoir à l’esprit bien avant que les crises actuelles ne les y contraignent. Toute entreprise a une responsabilité morale et légale envers la sécurité de ses salariés, de ses partenaires, de leurs familles, que ce soit dans les zones de tension géopolitique ou face aux nouvelles formes de menaces hybrides, qu’elles soient physiques, technologiques et cognitives. Notre avenir collectif et la préservation de nos libertés reposent aussi sur la solidité et la pérennité de nos entreprises, qui sont autant des acteurs politiques (au sens d’acteurs de la cité) qu’économiques. Et les relations internationales devraient désormais faire partie de la culture générale indispensable à tout décideur dans un monde interconnecté, concurrencé et où les règles du jeu changent à une vitesse inédite.

    Ces besoins sont réels. Et pour y répondre efficacement, les entreprises ont besoin de deux types de profils très différents — et complémentaires.

    Des spécialistes reconnus, d’abord — pour apporter une expertise de fond, rigoureuse, fondée sur des années de travail sérieux. Pour réellement éclairer des décisions stratégiques. Des experts qu’il faut identifier, au-delà des profils très médiatiques, dont la disponibilité est souvent faible et parfois les compétences actualisées, on l’a dit, discutables.

    Mais aussi, et peut-être surtout, de traducteurs. Car lorsque deux mondes sont trop éloignés, les leçons de l’un ne peuvent être pleinement transposées à l’autre. Le spécialiste le plus brillant, s’il ne parle pas le langage de l’entreprise, ne sera pas compris — ou pire, sera mal compris. Le « choc culturel » est trop important pour susciter l’appropriation réelle et le changement. Il peut fasciner, parfois. Il tétanise, souvent.

    Ces traducteurs sont par nature des « marginaux sécants » — un concept sociologique qui désigne des individus appartenant simultanément à plusieurs groupes, capables de se mouvoir et de faire le lien entre des univers qui, sans eux, ne se parleraient pas. Des femmes et des hommes qui ont le pied dans les deux mondes. Qui parlent les deux langages. Qui ont ce « petit truc en plus » qui permet et enrichit les échanges entre des experts parfois enfermés dans leur monde et des décideurs et « managers » réticents à s’ouvrir à ces contraintes supplémentaires, ou dépassés pour les intégrer.

    Ces « traducteurs » ne sont pas de « nouveaux spécialistes », comme ces « chief geopolitical officers » que certains appellent de leurs vœux. Car créer cette fonction avec ce titre, comme certains l’ont fait avec les « chief digital officers » au début de la vague des « transformations numériques », c’est prendre le risque d’isoler cette compétence alors qu’elle doit être partagée par le plus grand nombre. Ou alors, si on veut marquer les esprits (mais est-ce vertueux ?) pour impulser brièvement une dynamique et disparaître au plus vite, comme cela a été le cas pour les CDO.

    Ils peuvent être d’anciens militaires. Mais de ceux qui ont aussi baroudé dans le monde réellement civil, et pas seulement dans la BITD (la base industrielle et technologique de défense) qui entretient ses acteurs dans un entre-soi parfois trompeur quant à leur compréhension des dynamiques d’entreprise. Ces profils sont rares. Mais ils existent (j’en connais au moins un), et leur valeur est réelle.

    Ce sont aussi ces anciens étudiants des formations « généralistes et spécialisées à la fois », qui ont acquis des bases solides, les ont entretenues par curiosité et par pratique au fil des années, tout en développant d’autres compétences — management, négociation, gestion de projets complexes — directement utiles dans les organisations.

    Ce seront aussi demain ceux qui auront su résister à la tentation d’une spécialisation trop étroite, qui aliène à la fois la curiosité et l’employabilité. Ceux qui auront compris que la valeur d’un profil en entreprise ou dans une grande organisation ne se mesure pas à la profondeur d’une niche, mais à la capacité de relier des mondes.

    Et ce sont, enfin, ceux qui, par leur parcours singulier et leur engagement personnel, ont cultivé une connaissance et une pratique des deux univers, et de leurs praticiens. Ceux qui peuvent faire les bonnes mises en relation, au-delà des labels et des titres, en construisant des ponts de compréhension entre des cultures qui, sans eux, se regarderaient de loin sans jamais vraiment se parler. Des « passeurs » qui ne cherchent pas à impressionner mais à mobiliser et faire avancer.

    Ces « traducteurs », ces « marginaux sécants » ne font pas les couvertures de magazines. Ils ne remplissent pas les plateaux de télévision. Mais ce sont eux, aussi, qui permettront à nos entreprises et à leurs dirigeants d’avancer dans un monde que ni les guerriers ni les experts de plateau ne peuvent, seuls, leur faire comprendre et prendre en mains.

    Alexis Kummetat


    Cet article exprime uniquement le point de vue de son auteur. Article publié initialement sur LinkedIn le 12 mars 2026.

  • Pérenniser la relation transatlantique et accompagner la transformation de l’OTAN, grâce à l’action associative

    Pérenniser la relation transatlantique et accompagner la transformation de l’OTAN, grâce à l’action associative

    Dans son discours du 20 janvier 2026, le Premier ministre canadien, Mark Carney, a parlé de « rupture », pour s’adapter au monde « tel qu’il est ». Est-ce vraiment une rupture ou une nouvelle évolution ?

    L’Alliance Atlantique a connu de nombreuses crises et le « transfert du fardeau » au cœur de la transformation en cours, n’est pas une question nouvelle puisqu’elle a été évoquée dès sa création. Mais il est vrai que ce « transfert », tel qu’il se présente, concèderait plus ou moins d’autonomie aux Européens. Ce qui peut ressembler, pour les acteurs concernés, à des injonctions contradictoires : « faites tout seul, mais pas sans nous ».

    Raymond Aron appelait d’ailleurs déjà, en 1975, « mon ami le Secrétaire d’État américain (Henry Kissinger, nda) (qui) n’aurait qu’une lecture à faire, à savoir celle des livres qu’il a écrits lorsqu’il était professeur à Harvard » pour lui demander, à l’époque, d’avoir une attitude plus bienveillante envers le Marché Commun.

    Le professeur Pierre Melandri décrivait quant à lui la fin des années 1990 comme le passage, du point de vue américain, du « nouvel atlantisme » souhaité par le secrétaire d’Etat américain James Baker à une alliance « lite », celle de George W. Bush : « du coup, aussi, plus que jamais, les Américains ont paru vouloir à tout prix empêcher l’émergence d’une Europe unie susceptible de menacer une unipolarité érigée en panacée ».

    L’Alliance vit des changements importants, certes. Mais s’il y a « rupture » c’est peut-être surtout dans le style de certains, dans cet univers dans lequel on se portait des coups, mais de façon policée.

    Personne, sauf Poutine et ses sbires, ne souhaite vraiment la fin de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Elle doit donc, pour s’adapter au monde « tel qu’il est », et non pas « tel que nous aimerions qu’il soit », réussir sa transformation.

    Alors, puisque l’OTAN doit se transformer, préférons-nous une transformation subie (passer par exemple dans un modèle « Pacte de Varsovie ») ou une transformation choisie (retrouver l’esprit et les fonctionnements de la solidarité euro-atlantique) ?

    La proposition développée ici est qu’il est possible de transformer l’OTAN tout en restant fidèle à sa vocation et à l’esprit de ses fondateurs, en la faisant évoluer pour répondre aux attentes plurielles de ses membres. Et ceci en s’appuyant sur certains fondamentaux du Pacte Atlantique, comme on l’appelait dans les années 50, en se rappelant sa « raison d’être » et en adaptant ses fonctionnements à ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une dynamique collective.

    Deux types d’arguments seront présentés ici en appui de cette proposition.

    Certains seront issus de mes expériences professionnelles de la conduite des transformations dans les organisations.

    Et à la différence d’Olivier Schmitt, je pense qu’il est possible d’appliquer certaines pratiques des organisations « civiles » à la transformation de l’Alliance.

    Tout d’abord parce que l’OTAN est une alliance politico-militaire, et pas seulement militaire. Et aussi parce que le monde militaire a, malgré sa nature si particulière dans ses missions de combat, de nombreuses similitudes avec les organisations civiles.

    Citons à titre d’illustration l’article du magazine DSI du mois de janvier, dans lequel Laure Bardiès rappelle, dans l’ouvrage de Marc Bloch sur les raisons de la défaite, « les aspects les plus prégnants de la bureaucratie militaire ». Car la « bureaucratie » et ses effets sont des points communs à toutes les grandes organisations, qu’elles soient militaires ou civiles.

    De façon plus légère, Thierry de Montbrial notait, en présentant le livre d’Hervé Pierre sur André Beaufre à l’IFRI, que, « dans les armées, ça grenouille aussi »… comme dans beaucoup d’organisations humaines. Et les lecteurs engagés dans la vie de ces organisations auront sans doute d’autres exemples, ainsi que j’ai pu moi-même les vivre.

    Les autres arguments proviennent du passé et du présent des associations euro-atlantiques réunies au sein de l’Association du Traité Atlantique (ATA), dont la branche française est l’Association Française pour la Communauté Euro-Atlantique (AFCEA). Une association qui s’inspire notamment, dans ses fondements historiques, de l’action de Georges Bidault pour le volet politique, qui fut avec le Britannique Bevin, l’un des artisans majeurs de l’Alliance, de Raymond Aron sur le plan philosophique, ou de celle du général André Beaufre pour le volet militaire.

    Ceux qu’Olivier Zajec évoquait dans le podcast « La Loupe » en décembre 2025, pour qui « l’Alliance Atlantique, ce n’est pas réductible à l’OTAN, c’est une alliance civilisationnelle, c’est une communauté de destin. Nous partageons des valeurs, une culture, une histoire avec les Etats-Unis ».

    Sortir de la discorde, ou plutôt la dépasser, en s’appuyant sur l’article 2

    L’article 2 du Traité de Washington promeut la dimension économique de l’Alliance et, plus largement, le dialogue entre les membres signataires. On se souviendra qu’il est appelé « l’article canadien » car il a été introduit à la demande de Lester Pearson, secrétaire d’Etat, qui considérait que la coopération politique et économique supprimerait les causes de guerre – une conviction que l’on retrouvera de l’autre côté de l’Atlantique chez les militants de la construction européenne.

    Quant à l’article 4, il évoque également la nécessaire consultation entre les membres, mais en cas de menace directe sur leur intégrité territoriale, leur indépendance politique ou leur sécurité.

    Constitué en mai 1956 pour donner corps à ces deux articles, le « Comité des Trois » aboutit en décembre au « rapport des Trois Sages », qui acte la nécessité d’élargir la coopération et, très concrètement, le recours à la « discussion collective préalable » entre les membres de l’Alliance, au-delà des seuls aspects militaires. Et ceci alors quelques jours après l’issue de la crise de Suez.

    Pourtant, ce qui a été mis en avant dans « le rapport des Trois », et la seule dimension qui a été réellement mise en œuvre, est l’institutionnalisation de la coopération scientifique et technique (et encore, il s’agit d’un domaine peu connu en dehors des spécialistes concernés).

    Peut-être une évolution de l’Alliance serait donc de mettre en œuvre, enfin, l’article 2, pour accompagner le « transfert du fardeau ». Ceci renforcerait et s’appuierait sur ce qui fait la force de l’Alliance, à savoir tout ce qui dépasse les seuls calculs mercantiles, dans l’esprit des propos que tenait Raymond Aron en 1975, lors de l’assemblée générale de l’Association du Traité Atlantique (ATA) : « le problème de l’Alliance Atlantique (et je dirai même le problème d’aujourd’hui), c’est de transformer, de transfigurer l’interdépendance de fait en solidarité morale et politique ».

    Des acteurs pour dépasser les tensions actuelles : les associations euro-atlantiques

    Lorsque, dans une organisation, on rencontre une difficulté dans un projet ou un fonctionnement, le réflexe habituel est de se focaliser sur cette opposition et sur les personnes qui semblent l’incarner.

    C’est ce qu’on appelle en langage de consultant « le syndrome de la pie ». Qui se jette sur ce qui brille. Alors que, pour dépasser les blocages, il est plus efficace de passer plus d’attention sur ce qui réunit, passer plus de temps et d’énergie avec ceux qui veulent avancer ensemble, pour bénéficier de l’intelligence collective et des moyens que chacun apporte, pour entraîner ceux qui hésitent et conduire, in fine, les plus réticents à suivre, volontairement ou par effet d’entraînement, le mouvement commun.

    Cette dynamique dans l’Alliance peut être menée avec des parties prenantes soumises à moins de contraintes que les institutions, comme les associations euro-atlantiques : des organisations trop peu étudiées.

    Dès le début des années 50, des associations de volontaires ont été créées dans chacun des pays membres pour promouvoir les buts et les réalisations de l’Alliance Atlantique. Souvent à l’initiative de personnalités civiles et militaires engagées dans la création de l’OTAN.

    En 1954, les premières se sont regroupées au sein de l’ATA, pour être rejointes par des associations dans chacun des pays membres mais aussi dans les pays associés.

    Et jusque dans les années 2000, le « Manuel de l’OTAN » reconnaîtra l’ATA et chacune des associations nationales comme faisant partie de ses « organisations volontaires » puis « parlementaires et non-gouvernementales » aux côtés de l’Eurogroupe (1968-1994), de la CIOR (Confédération Interalliée des officiers de réserve) et même de l’Assemblée Parlementaire de l’OTAN.

    Tout au long de ces années – mais c’est là une déclaration de ma part, pas une preuve académique -, et grâce aux relations qu’elles entretenaient entre elles, elles ont contribué au dialogue entre des décideurs engagés. Anciens et futurs décideurs politiques, experts diplomatiques et militaires, acteurs économiques : tous ont contribué, par des relations informelles mais bien réelles, à maintenir un lien et donc la cohésion de l’Alliance, y compris lors de périodes de tensions entre États membres.

    Ces associations sont de natures très diverses.

    L’ATA, c’est, pour reprendre les mots d’Amélie Zima « un réseau de lobbies nationaux », notamment tourné vers les opinions publiques : « elle agit tant au niveau transnational, auprès de l’OTAN, que national en direction des États membres, candidats ou partenaires ».

    Certaines annoncent dans leur nom le lien avec le Traité Atlantique quand d’autres affichent une dimension « atlantique » qui va au-delà du traité lui-même. D’autres encore expriment dans leur objet une « Communauté Atlantique », voire « Euro-Atlantique », conférant ainsi une densité toute particulière à leur engagement.

    Dean Acheson, le secrétaire d’État américain qui créera l’Atlantic Council of the United States (ACUS), comme branche nationale de l’ATA, avait énoncé, lors de la signature de celui-ci, que le traité Nord Atlantique était le fruit de trois cent cinquante ans d’histoire : « There developed on our Atlantic coast a community, which has spread across the continent, connected with Western Europe by common institutions and moral and ethical beliefs. Similarities of this kind are not superficial, but fundamental ».

    De ce côté de l’Atlantique, la Revue Défense Nationale (RDN) avait republié en 2012 un de ses articles de 1953, à la signature de Claude-Edmond Doors (un pseudonyme), qui exprimait également cette vocation : « La communauté atlantique ne sera pleinement efficace que si, d’une part, les Européens ont compris la nécessité de s’appuyer sur les Etats-Unis en attendant d’être assez forts pour se soutenir eux-mêmes, et si les Etats-Unis comprennent, de leur côté, qu’ils ont besoin de l’Europe non pas seulement militairement et territorialement mais bien plus encore spirituellement pour y trouver des raisons de penser et d’agir au-delà des horizons de la technique et de l’économie pures. Il y a là un problème urgent d’action psychologique entre alliés et amis ».

    Ces associations sont méconnues, comme le sont ceux qui les animent. Et peu d’ouvrages les évoquent.

    Jenny Raflik est une des rares à le faire, dans son remarquable ouvrage consacré à l’OTAN et à la IVe République : « Quelques intellectuels font vivre également cette Communauté atlantique au sein d’associations diverses, la plus importante étant l’AFCA, créée en 1954… Des conférences sont données dans ce cadre associatif par des militaires de haut grade ou des intellectuels connus, afin de diffuser les idées atlantistes ».

    Amélie Zima, qui s’intéresse à la période plus récente, les décrit comme suit : « un même profil se retrouve souvent : un individu multipositionné, diplômé du supérieur, disposant d’un réseau pouvant être mis à disposition de l’association. Le profil des membres est donc celui d’un insider, ce qui ancre le caractère élitiste de ces associations. L’objectif n’est pas d’avoir le plus grand nombre d’adhérents mais des individus susceptibles par leurs qualités de trouver des points d’accès leur permettant d’influencer les processus de décision ou d’y participer ».

    Une étude de la composition de ces associations, tant en France que dans les autres pays membres, et la pratique de leurs activités, laisse cependant une impression différente. Elles rassemblent en effet des influenceurs de haut niveau qui, sans doute, ouvrent des portes et facilitent des synergies. On y trouve également des experts qui apportent leur savoir pour produire des contenus et intervenir dans des colloques ; mais aussi des membres bénévoles qui apportent du temps, de l’énergie et d’autres compétences pour réaliser d’autres types d’actions.

    On pouvait par exemple le remarquer sur les panneaux de l’exposition que l’AFCEA avait conçue pour le Souvenir Français, et avec leur soutien, sur « la France et l’OTAN », à Paris, en janvier-février 2026, et qui citaient des contributeurs de profils plus variés.

    Et si Amélie Zima suggère aussi que « la limite de ces organisations consiste en l’absence de réelle influence sur le processus de décision », elle rappelle néanmoins dans un autre livre, relatif à l’adhésion de la Hongrie, de la Pologne et de la République tchèque à l’Alliance Atlantique, que ces associations furent utilisées comme des leviers d’influence sur les opinions publiques et la vie politique.

    Elles n’ont sans doute pas d’influence formelle sur des décisions politiques. Mais une étude approfondie des activités passées et actuelles de ces associations permettrait sans doute de révéler quelques actions de pédagogie voire d’influence sur l’environnement de ces décisions, et sur les décideurs eux-mêmes, même si cela est souvent très difficile à démontrer factuellement.

    Comment les associations peuvent contribuer à la transformation de l’Alliance : le rôle de marginal sécant

    Ces associations euro-atlantiques peuvent servir de levier de transformation pour l’organisation et son écosystème en jouant leur rôle, qui dépasse celui de simples sous-traitants ou de compléments des services de l’OTAN.

    Pour cela, leur principal atout est leur qualité de « marginal sécant » : un atout puissant pour susciter des transformations réussies.

    Selon Crozier et Friedberg, la position de marginal sécant est celle de « l’acteur qui est partie prenante dans plusieurs systèmes d’action en relation les uns avec les autres et qui peut, de ce fait, jouer le rôle indispensable d’intermédiaire et d’interprète entre des logiques d’action différentes, voire contradictoires ».

    Pourtant, un « acteur » n’est pas seulement un intermédiaire et un interprète, mais aussi quelqu’un qui agit et peut donc transformer son environnement.

    Marginaux sécants, les membres des associations le sont souvent à titre individuel.

    Comme ces diplomates, ces militaires, ces décideurs d’entreprises en poste ou en retraite, qui demeurent partie prenante de leur corps social d’origine, même après leur départ, mais aussi dans la dynamique associative.

    Et si la notion de marginal sécant s’applique d’abord aux individus, on peut en étendre la qualité aux organisations que sont les associations.

    Parce que de par la diversité de leurs membres, liés par un objectif commun, elles sont à même de nourrir des synergies entre leurs expertises et leurs mondes d’appartenance, au sein d’une association nationale et dans le réseau international qui les rassemble.

    Et en matière de capacité d’adaptation et de résilience face aux crises, cette diversité est un atout majeur.

    À propos des relations inter-organisationnelles, entre institutions et associations

    Dans le monde anglo-saxon, pour décrire l’action des « associations », on parle de « community and voluntary sector » : ce qu’on appelle aussi le « troisième secteur » pour le distinguer du secteur public et du secteur privé à but lucratif, proche de ce que, en France, on peut parfois appeler « la société civile » – à ceci près qu’une association est aussi une forme légale d’organisation.

    Mandell et Keast donnent trois critères pour caractériser les « VCO » (voluntary and community organizations) :

    • Des personnes qui agissent volontairement pour réaliser des objectifs partagés, selon le « principe d’association » de Tocqueville ;
    • Des structures qui ne cherchent pas à faire de profit (même si certains détournent parfois cette caractéristique au profit d’un objectif lucratif personnel) ;
    • Des structures régies par un fonctionnement démocratique (des représentants élus).

    Ce « troisième secteur », pour ce qui touche aux relations entre le monde associatif et celui des institutions, est peu étudié dans le domaine des relations internationales. Mais les études dans le champ du social, de l’éducation ou des « communautés » peuvent inspirer des recherches ultérieures.

    On y trouve deux formes de relations : « verticale », hiérarchique, ou bien « horizontale », partenariale.

    Dans certains cas, les associations sont des « sous-traitants » de l’action publique, qui leur délègue un certain nombre d’actions – ne serait-ce qu’au nom du principe de subsidiarité.

    Dans d’autres cas, il s’agit d’une relation de collaboration voire de complémentarité. Notamment quand les services publics sont démunis et que le monde associatif peut apporter des financements privés, ou tout simplement l’engagement de ses bénévoles.

    On constate aussi, parfois, des relations de concurrence : une concurrence réelle, mais plus souvent perçue par des organisations publiques qui peuvent considérer que le domaine est de leur ressort exclusif, par légitimité ou par privilège. Ou parce que, du fait de l’action de ces acteurs externes, elles se sentent remises en question dans leurs habitudes. Parce que, et de nombreux exemples en témoignent, en particulier dans le champ social et communautaire, les associations peuvent aussi contribuer à faire évoluer le système en proposant des innovations : des innovations pas toujours bien perçues, pour les multiples « raisons » connues de la « conduite du changement ».

    Dans le champ des relations entre organisations dans le domaine des relations internationales, on trouve très peu d’études. Exceptions notables, les travaux d’Ulrich Franke, qui formule un modèle intéressant pour étudier les interactions entre les structures, les process et les individus : des « structures » au sens organisationnel mais aussi physique d’ailleurs. Ce qui permet de comprendre et mettre en œuvre les transformations sous tous leurs aspects, du plus immatériel au plus physique – et ceci peut avoir beaucoup d’importance tant pour les processus de l’organisation elle-même que pour les acteurs concernés (on pensera par exemple aux transformations qui visent à supprimer, regrouper ou créer des entités, avec toutes les conséquences auxquelles cela conduit).

    La capacité transformative des associations, parce qu’elles sont en relation avec les institutions, est donc bien réelle.

    Cela ne va pas de soi lorsqu’on considère la conduite du changement seulement sous l’aspect des process. Pourtant, la dimension relationnelle est un levier particulièrement précieux et efficace pour susciter et accompagner des transformations, que ce soit pour les individus, les collectifs ou les organisations.

    Accompagner et faciliter la transformation de l’Alliance (et le transfert du fardeau) – les contributions possibles des associations euro-atlantiques

    Olivier Zajec exprimait lors d’un colloque consacré aux évolutions de l’OTAN il y a quelques années, une difficulté fréquente à ces questions : « il semble parfois à certains qu’il suffit de bien raisonner pour se faire entendre ».

    Alors que cela ne suffit pas, évidemment car ainsi que je le dis souvent : « Une fois qu’on sait… comment on fait ? ».

    Une première contribution possible de ce monde associatif touche au maintien du dialogue entre les parties prenantes, y compris lorsque les gouvernements s’affrontent.

    Parce que, comme Raymond Aron l’écrivait déjà en 1963 à propos de ce sujet de la « discorde atlantique » : « il ne serait pas raisonnable de supposer le pire ». Et il précisait : « quand on aura renoncé, d’un côté et de l’autre, à supposer le pire – que le général veut détruire l’Alliance atlantique ou que les États-Unis songent à abandonner l’Europe – rien ne sera encore réglé. Du moins, un climat de dialogue sera restauré ». Maintenir le dialogue, donc, par des canaux complémentaires.

    Mener ces conversations, c’est aussi contribuer aux nécessaires transformations des organisations et des relations, y compris dans des situations difficiles, en réunissant des acteurs engagés au profit d’un même objectif, les associations de véritables lieux de conversation. Plus encore que des think-tanks qui, la plupart du temps, produisent seulement – et c’est leur vocation – des dires d’experts.

    Et les conversations transforment. D’ailleurs, si dans la « polarisation » actuelle, beaucoup refusent des conversations avec ceux qui n’ont pas le même avis qu’eux, c’est sans doute par peur d’être transformés par les arguments de leurs interlocuteurs.

    Cette vertu transformative des conversations pourrait, par exemple, s’appliquer à :

    • Rapprocher les points de vue sur la guerre entre deux traditions, alors que nous vivons une guerre hybride, et qu’en Ukraine fait déjà rage une guerre de haute intensité ;
    • Aider à dépasser les tensions financières, voire comptables, en rappelant aussi la force de tout le reste. Ne serait-ce que parce que les morts que les pays de l’Alliance ont donnés dans les opérations en Afghanistan, qui répondaient à l’agression du 11 septembre 2001 contre le territoire et la population des États-Unis, n’ont pas de valeur monétaire ;
    • Prendre également en compte le fait qu’on ne s’engage pas seulement pour des raisons financières. Car même le plus mercantiliste des acteurs peut être sensible à d’autres leviers du modèle MICE – l’ego par exemple… Des dimensions que les conversations permettent d’identifier pour y apporter des satisfactions, dans le cadre d’une négociation difficile.

    Une deuxième contribution possible pour ces associations touche à la résilience de nos sociétés et à celle de l’Alliance. Cette résilience est souvent vue, à l’OTAN comme ailleurs, au travers d’aspects matériels, logistiques et technologiques – et le dernier rapport sur le sujet en témoigne. Pourtant, la résilience, et les nouvelles approches de la sécurité industrielle en témoignent : ce sont surtout des facteurs organisationnels et humains.

    Cette résilience qui naît des complémentarités, c’est celle qu’a démontrée l’Ukraine face à l’invasion russe, quand des structures autonomes, et la population en général, se sont mobilisées pour compléter et appuyer les forces gouvernementales, mais aussi les aider à se transformer pour faire face, autrement.

    L’OTAN travaille à ces synergies entre organisations civiles et militaires, et les associations doivent être, par nature, engagées dans ces travaux. Car ne serait-ce qu’en raison de leur qualité de « marginales sécantes », elles peuvent contribuer à une meilleure connaissance mutuelle et donc à un véritable « partage du fardeau » dans notre monde de plus en plus hybride, qui rassemble les dimensions diplomatiques, militaires et civiles.

    Enfin, elles peuvent peut-être aussi contribuer à prendre en compte des approches plus globales des « opérations psychologiques » : un sujet autrefois controversé dans notre pays mais qui, peut-être, revient à l’ordre du jour, petit à petit, notamment avec la « guerre cognitive ». À condition de considérer ces actions comme des contributions au dialogue, y compris avec des parties prenantes et des personnalités difficiles. Ce qui peut être « la guerre avant la guerre », ou plutôt « les conversations plutôt que la guerre ».

    Ce qui rejoint la résilience de l’ensemble.

    Quelques conditions de succès

    Il est des conditions qui tiennent aux associations elles-mêmes.

    L’association « ombrelle » (l’ATA) doit, elle aussi, se transformer. Car si on pouvait concevoir la nécessité d’avoir une « tête » très structurée il y a encore 30 ans, pour centraliser et diffuser l’information, le développement de l’internet et les pratiques de communication en réseau remettent en cause les relations « verticales », au profit plutôt d’une plus-value attendue dans l’animation du réseau humain et des synergies.

    Ces associations euro-atlantiques doivent, quant à elles, conserver une de leurs caractéristiques majeures : fédérer des acteurs bénévoles.

    Car à se doter de trop de permanents en développant le « salariat associatif », elles risquent de décourager les bénévoles, et donc de perdre les atouts des « marginaux sécants » à la fois engagés dans la vie des organisations et dans la dynamique associative.

    S’en tenir à cette dimension d’engagement bénévole, ce sera aussi une façon de résister à la tentation pour ces associations de s’institutionnaliser et donc de perdre les caractéristiques qui font leur utilité. Comme l’ont fait par exemple les associations des États-Unis (ACUS) ou de Slovaquie (Globsec), devenues des « think tanks » reconnus au périmètre d’intérêt élargi, mais qui ont ainsi perdu leur nature associative et donc leur utilité propre.

    Il est aussi une condition qui tient aux institutions : accepter les associations comme des marginales sécantes, et donc des partenaires particuliers, et pas comme des sous-traitants, et encore moins des concurrents.

    Ces relations de partenariat existent dans le champ social, au cœur des politiques publiques de nos pays occidentaux. Alors pourquoi pas dans le champ de la sécurité et des relations internationales : ce domaine qui permet, d’une certaine façon, de garantir la pérennité de ces politiques publiques ?

    Mais pour cela, les institutions nationales et l’OTAN devront s’adapter, accepter et appuyer, tant dans leurs postures que dans leurs pratiques, ces acteurs volontaires qui ne sont pas liés hiérarchiquement à leur structure administrative mais contribuent aux objectifs et à la cohésion de l’Alliance.

    Cela peut passer aussi par ce qu’Olivier Zajec décrivait, lors du colloque de 2011 déjà évoqué, comme une « manœuvre RH » de long terme. Destinée, dans son intervention, à promouvoir le point de vue français dans l’OTAN, mais que l’on pourrait utilement ouvrir, au-delà de l’organisation formelle, à l’écosystème dont font partie les associations euro-atlantiques, avec un engagement bénévole à leur profit.

    Enfin, et pour tous, c’est ce que Mandell et Keast décrivent comme la nécessité d’avoir des compétences pour un nouveau management (« new management skills »), décrit comme suit : « le besoin d’établir des structures flexibles et adaptables, une prise de décision non hiérarchique et participative, construire des relations basées sur le respect mutuel, la compréhension et la confiance, le renforcement des capacités pour définir une mission essentielle, pour construire le consensus et gérer les conflits ».

    Ce sont là des compétences toutes autres que les seuls changements qui accompagnent les nouvelles technologies, et qui sont bien plus que des « modernisations » de l’existant.

    Ce sera pour beaucoup de parties prenantes une vraie transformation « culturelle », qui touche au-delà des seules organisations, à beaucoup de fondamentaux ancrés tant dans les perceptions, convictions et habitudes individuelles que dans les fonctionnements collectifs transmis consciemment et inconsciemment dans les organisations, au fil des décennies.

    Et parce qu’elle touche à des fondamentaux, elle sera difficile. C’est d’ailleurs peut-être en ce sens qu’on pourra parler de « rupture » : pas dans ce qui nous réunit mais dans la façon dont nous animons les collectifs – et dans le cas de l’OTAN, au service de notre sécurité commune.

    Notre monde n’est décidément plus celui des années 40, post-taylorien, avec ses modèles de pensée, d’action et d’organisation.

    C’est pourquoi l’action associative, avec le potentiel d’innovation et d’impertinence de ses parties prenantes et ses capacités de mobilisation collective, peut être une contributrice notable des transformations nécessaires.

    De même que, dans le monde civil, les grandes organisations s’adaptent aux défis de leur environnement et à leurs marchés en travaillant étroitement avec leur écosystème, qui les conduit et les aide à se transformer, plutôt qu’en s’enfermant dans leurs certitudes, leurs habitudes et leurs rigidités.

    Alexis Kummetat


    Cet article exprime uniquement le point de vue de son auteur. Article publié initialement sur LinkedIn le 20 février 2026. Crédit photo : OTAN.

  • Que retenir de la Conférence de Munich sur la sécurité 2026 ? Le point de vue d’Alexandre Vulic

    Que retenir de la Conférence de Munich sur la sécurité 2026 ? Le point de vue d’Alexandre Vulic

    Depuis 1963, la Conférence de Munich sur la sécurité réunit chaque février des responsables des pays de l’OTAN, de l’Union européenne et du monde entier pour débattre de la défense de l’Europe, des relations transatlantiques et des grands enjeux de sécurité internationale.

    Trois membres de l’AFCEA étaient présents à l’édition 2026 : Alexandre Vulic, Élie Tenenbaum et Camille Grand. Diplomate, spécialiste des questions de défense en contexte multinational, Alexandre Vulic partage ce qu’il faut en retenir.


    1. Le changement dans la relation transatlantique, pour ne pas dire la rupture, introduite lors de la conférence de février 2025 notamment par le discours du vice-président américain James D. Vance, est confirmé par le discours de Marco Rubio, secrétaire d’État des États-Unis, et les messages de Elbridge A. Colby, sous-secrétaire américain à la Guerre, dans la ligne des nouvelles stratégies de sécurité et de défense américaines : du « partage du fardeau » au « passage du fardeau ». Beaucoup d’alliés européens veulent néanmoins y voir un message d’apaisement et feignent d’y voir une certaine normalisation promettant une coopération renouvelée.

    Le message du président Macron sur la nécessité pour les Européens de redoubler d’efforts avec confiance en eux-mêmes a été d’autant plus important dans ce contexte : l’heure ne peut être à l’illusion mais à la consolidation d’une voie européenne responsable et autonome pour répondre aux exigences de la nouvelle relation et d’en assurer la stabilisation. Pour autant, au-delà des applaudissements, ce discours ne suffit sans doute pas à convaincre des perspectives de réalisation concrète, dans un contexte où les marges de manœuvre de la France sont perçues comme limitées et bornées par l’échéance politique de 2027.

    Au total, même s’il demeure, le lien transatlantique évolue de manière structurelle et les intérêts bien (ou mal) compris reçoivent désormais la priorité sur les valeurs, alors que c’est le contraire en Europe. Et c’est aussi pourquoi il n’y a pas de quoi se réjouir de l’évolution de l’Alliance depuis l’entrée du président Trump dans l’arène : l’unité de l’occident, qui a une valeur en soi, n’est donc plus évidente et ne repose plus, à écouter Rubio qui l’invoque pourtant, ni sur un dessein commun ni sur la puissance au service de la paix et de la sécurité : deux fondements qui vont nous manquer d’autant plus qu’on ne voit pas comment l’apaisement de la Russie à la faveur d’un hypothétique accord de cessez-le-feu en Ukraine pourrait convaincre la Chine de se montrer plus circonspecte et modérée en Asie. Le contraire paraît plus probable.

    2. La complémentarité du discours du chancelier Friedrich Merz et du président Macron a été d’autant plus remarquée et appréciée qu’elle est le signe d’une compréhension franco-allemande mutuelle dans un moment de défis et de baisse de régime pour cette relation toujours structurante pour l’Europe : le chancelier fédéral Merz a pris acte de la fin du monde transatlantique d’hier, tandis que le président français a tracé la voie de l’Europe puissance en devenir à partir de ce qu’elle a réalisé. Le sujet du rôle européen de la dissuasion française a suscité un intérêt renouvelé et l’intervention annoncée d’Emmanuel Macron le 27 février sera très attendue. Reste que les nuances et différences sur les conditions industrielles des ambitions en matière de défense restent entières et manifestement sensibles, comme en attestent le scepticisme ambiant sur la réalisation du système de combat aérien du futur (SCAF) et la manière dont les Allemands semblent considérer que la France n’a plus les moyens d’imposer ses conditions face à leur propre industrie compte-tenu des capacités d’investissement inférieures de la France.

    3. Et les points chauds du globe dans tout cela ? Les faits sont têtus : l’Ukraine est restée le sujet dominant par rapport aux ambitions de la Conférence de Munich sur la sécurité de favoriser un dialogue mondialisé et une discussion sur la Chine. Le président Volodymyr Zelensky est resté 36 heures, a prononcé un discours remarqué et a reçu le prix Ewald von Kleist. Sa délégation a utilisé à plein le cadre qui lui était offert – avec un immeuble entier (« Ukraine House ») qui accueillait une exposition sur le rôle de l’innovation technologique de défense face à la Russie, et notamment les drones de production ukrainienne et la recherche de la paix par la puissance et la « défense de la défense ». Une manière d’adresser un double message : sans paix juste et capacité de dissuasion suffisamment crédible à l’égard de Moscou, le danger et l’incertitude resteront tels en Europe qu’il sera difficile, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, de mobiliser toute l’énergie et les ressources nécessaires face aux autres défis ; sans innovation et adaptation suffisante des alliés de l’OTAN aux nouvelles méthodes d’affrontement observables en Ukraine, le péril risque fort de croître, comme l’ont révélé récemment les enseignements de l’exercice Hedgehog 2025 de l’Alliance atlantique.

    Sur le Moyen-Orient, la présence de Reza Pahlavi (accompagnée de manifestations de soutien de l’émigration iranienne dans le centre ville de Munich) a été notée.

    Cette Conférence de Munich sur la sécurité a aussi réservé une place inédite à l’innovation technologique de défense, avec de très nombreux événements en marge consacrés à ce sujet. Les Ukrainiens l’ont particulièrement souligné.

    La Bavière, qui abrite un tiers de l’industrie de défense allemande et se positionne pour attirer investissements allemands et européens, vient d’inaugurer un centre d’innovation de défense près de Munich, qui pourrait préfigurer une agence d’innovation de défense allemande voire européenne.

    Nous y voyons une piste prometteuse : donner la priorité à la coopération dans l’innovation technologique de défense en franco-allemand pourrait permettre de s’engager davantage sur un sujet nécessaire et moins politisé que le SCAF. C’est aussi et dès maintenant une invitation à amener davantage d’entreprises françaises dans un écosystème de défense allemand qui croît et innove d’autant plus vite qu’il repose sur la réponse d’industries innovantes.

    Alexandre Vulic


    Cet article exprime uniquement le point de vue de son auteur. Article publié initialement sur LinkedIn le 19 février 2026.

  • Frédéric Pesme : « Europe : préparer la guerre qui vient, sans les Américains »

    Frédéric Pesme : « Europe : préparer la guerre qui vient, sans les Américains »

    Depuis 2014, et plus encore depuis 2022, les Européens ont profondément révisé leur

    approche de la défense. La perspective d’un conflit majeur sur le continent, longtemps jugée

    improbable, est désormais intégrée dans les discours politiques et militaires. Plusieurs

    responsables européens évoquent ouvertement la possibilité d’une guerre avec la Russie dans

    les années à venir. Si les scénarios divergent, un consensus émerge : Moscou pourrait

    retrouver une capacité offensive significative d’ici cinq ans.

    Cette menace s’inscrit dans un contexte de dégradation de la relation transatlantique. La

    Stratégie de Sécurité Nationale (NSS – 2025), puis la Stratégie de Défense Nationale (NDS –

    2026) des États-Unis insistent sur le fait que l’Europe doit désormais assumer une part

    beaucoup plus importante du fardeau sécuritaire et renforcent l’ambiguïté sur l’attitude de

    Washington en cas de conflit en Europe1. Cette ambiguïté a été ravivée par la manière dont

    les alliés européens ont été traités lors de la crise groenlandaise qui suscite des interrogations

    sur la hiérarchie réelle des priorités américaines et sur l’avenir de l’OTAN.

    Les Européens, qui ont sous-traité leur sécurité pendant des décennies, doivent donc se

    préparer à assumer davantage de responsabilités, ce qui suppose d’acquérir les capacités qui

    leur font défaut.

  • 2025, année géopolitique

    2025, année géopolitique

    Benjamin Ducos, août 2025

    Au mitan d’une année 2025 dont on a répété ad nauseam qu’elle serait éminemment géopolitique, qu’en est-il réellement ? retour sur les sept mois qui nous ont précédés au travers d’une galerie de portraits, du diplomate à l’assureur.

    Année assurément folle pour tout diplomate qui a suivi les sondages puis analysé les résultats des élections sur à peu près tous les continents. Citons parmi d’autres cas intéressants : le Liban (9 janvier), où les députés ont élu Joseph Aoun, commandant en chef de l’armée, à la magistrature suprême, après deux années de vacance du poste. Dans ce magnifique pays du Cèdre tristement abimé par la guerre des clans, usé par les convoitises régionales, déstabilisé par le Hezbollah, le nouveau Premier ministre Nawaf Salam, aura fort à faire : mais aura-t-il les moyens de le faire ? Autre pays en partie francophone, le Canada (28 avril) : le candidat libéral Mark Carney a remporté le scrutin sur son rival conservateur Pierre Poilièvre désavantagé par les velléités de rattachement du Canada aux Etats-Unis de son très encombrant voisin américain Donald Trump.

    En Allemagne (23 février), Friedrich Merz est élu chancelier sur les décombres de la coalition du chancelier Olaf Scholz (SPD) qui avait perdu la confiance du Bundestag. En Roumanie (4 et 18 mai), la question européenne, celle de la place dans l’OTAN, les ingérences étrangères ainsi que la position face au conflit entre la Russie et l’Ukraine ont été au cœur des enjeux de cette élection qui a vu Nicusor Dan l’emporter avec 7 points d’écart contre son opposant George Simion. Mais comme le souligne l’experte Catherine Durandin, (Diploweb.com, mai 2025) « En 2025, se pose la question avec l’élection de Nicusor Dan : quelle page tournée ? ». Enfin en Pologne (18 mai et 1er juin), c’est le candidat nationaliste et conservateur Karol Nawrocki qui remporte de peu la présidentielle face au candidat libéral Rafal Trzaskowski : ici c’est la cohabitation entre le président souverainiste et son Premier ministre le libéral Donald Tusk qu’il faudra suivre de près.

    En Asie, en Corée du Sud (3 juin), Lee Jae-Muyng a été élu à l’élection présidentielle anticipée organisée suite à la loi martiale de décembre 2024 et la destitution du président Yoon Suk-yeol. Jae-Muyng pourrait jouer un rôle plus moteur que son prédécesseur avec Trump dans l’ambition de ce dernier de renouer, en faiseur de paix, avec le dictateur nord-coréen Kim Jong-un.

    Par ailleurs mais comme prévu, l’investiture de Donald Trump (20 janvier) a sonné le glas de la diplomatie à l’ancienne : à peine dans le bureau ovale, le président américain a engagé un bras de fer avec les Européens, a énoncé ses visées géopolitiques sur le Panama, le Mexique, le Canada, a humilié le président ukrainien : bref, Donald Trump rebâtit le monde autour de la centralité de l’Amérique à coup de messages courts sur son réseau social fétiche, de beaucoup de rodomontades, et de quelques succès qu’il faut lui reconnaître mais dont nul ne sait s’ils seront pérennes …

    Autre illustration, non plus sur le terrain électoral mais dans le domaine des alliances, avec le 35ème sommet de l’OTAN à La Haye du 24 au 25 juin : première réunion de l’Alliance depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, où les membres de l’Alliance ont été sommés d’augmenter leurs dépenses de défense : Donald Trump ayant répété à de nombreuses reprises qu’il ne « protégerait pas » les membres de l’OTAN qui ne « payent pas leurs factures », il a exigé que les dépenses de défense s’élèvent désormais à 5% de leur PIB, alors que bon nombre de pays européens parviennent péniblement à 2%. Donald Trump impose son tempo, ses exigences financières, ses priorités stratégiques, démontrant ainsi que « l’Europe de la défense se pense encore dans le cadre de l’OTAN, sous tutelle de Washington »(Axelle Degans, Diploweb.com, juin 2025). Mais la prise de conscience de la précarité de cet équilibre et de l’urgence d’y remédier fait progressivement son chemin chez les dirigeants et dans l’opinion publique. La leçon infligée le 14 février dernier par le vice-président Vance lors de la conférence de Munich sur la sécurité ayant apporté la démonstration de l’écart significatif entre les parties quand il s’agit de « valeurs partagées » qui sont loin de l’être …

    Les militaires n’ont pas été en reste depuis le début du second mandat de Trump début 2025 : au Moyen-Orient, suite à la reprise par Israël en avril 2025 d’une offensive de grande ampleur sur la bande de Gaza (rapidement appelée « guerre des douze jours »), le président Trump a finalement donné son accord pour des frappes américaines sur les sites nucléaires iraniens de Fordo, Natanz et Ispahan en appui d’Israël, avec chasseurs B2 et bombes GBU57. L’opération Marteau de minuit (Operation Midnight Hammer) est venue en représailles à l’augmentation par l’Iran de son stock d’uranium et au progrès de sa technologie de centrifugation, rapprochant ce pays du seuil nucléaire militaire.

    Celui qui se veut le « pacificateur » du monde a également réuni autour de la table de la Maison Blanche les leaders Arménien et Azeri pour s’accorder sur une issue au conflit qui oppose ces deux anciennes républiques soviétiques depuis plusieurs décennies : imposant sa volonté autant par la force de son verbe (« Vous allez avoir une très bonne relation », a lancé le président américain à ses deux invités, rapporte Le Monde du 9 août 2025, ajoutant : « Si ce n’est pas le cas, appelez-moi et j’arrangerai ça. ») que par d’efficaces sous-jacents économiques ; et comme toujours avec Trump, en passant allègrement sous silence des subtilités clefs, dans le cas présent le sort du Haut-Karabakh / Artsakh.

    En Ukraine, les experts militaires voient la confirmation depuis plusieurs mois du retour des combats de haute intensité, assortis d’une augmentation de la fréquence et une massification des attaques combinées de drones et missiles. Sur le front, les Forces Armées de la Fédération de Russie conservent globalement l’ascendant et maintiennent une forte pression en obtenant des gains territoriaux (secteurs de Koursk puis Soudja) que les Forces Armées Ukrainiennes tentent de ralentir. Sur la moyenne ou longue profondeur, tandis que la Russie cible des infrastructures civiles via des attaques très meurtrières (frappant aussi bien des secteurs résidentiels à Kiev et Dnipro que des installations industrielles), l’Ukraine poursuit sa stratégie de ciblage sur le territoire russe (infrastructures logistiques, d’armement et dépôts de carburant) comme on l’a vu en mars via une grande variété d’objectifs atteints dans la profondeur ennemie.

    Mais le coup d’éclat ukrainien est sans conteste l’opération d’envergure inédite du 1er juin où ont été ciblés des aérodromes russes abritant son aviation stratégique : comme le soulignait alors Paul Adams (BBC), « il n’est pas exagéré d’utiliser les mots « audace » et « ingéniosité » pour décrire l’assaut ukrainien contre l’armée de l’air russe. »Toutefois, quelques mois après le succès de cette opération, force est de constater qu’elle ne renverse pas la situation, et que Zelenski se retrouve à devoir revenir – lorsqu’il y est convié – à la table des discussions et des effusions de Trump et Poutine.

    Les CEOs de nombreuses organisations présentes en Afrique ou en Asie ont vu des obstacles se dresser sur leur chemin stratégique. Les plans de développement de ces dirigeants, en Afrique par exemple, ont notamment été contrariés par l’évolution politique de plusieurs pays de la région, et par la guerre des minerais. On se souvient que la CEDEAO, sous l’impulsion du Nigéria, du Bénin, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, avait menacé à l’été 2023 les putschistes nigériens d’une intervention militaire s’ils ne libéraient pas le président Bazoum, après quoi les militaires burkinabés et maliens au pouvoir se sont montrés solidaires des Nigériens et les trois pays putschistes se sont retirés en janvier 2024 de ladite CEDEAO pour former l’Alliance des États du Sahel (AES). Les militaires de l’AES, au pouvoir au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad, ont coupé leurs alliances, d’abord avec la France, avec les États-Unis ensuite, pour se rapprocher de la Russie, les nouveaux maitres préférant la société militaire privée Wagner à la présence militaire occidentale. Ces derniers ont donc quitté le Burkina Faso, le Mali et le Niger puis le Tchad, et enfin le Sénégal. En janvier 2025, le président de la Côte d’Ivoire annonçait à son tour un retrait « coordonné et organisé » des troupes françaises. Ainsi les entreprises européennes que rassurait la présence militaire française ont vu cette protection indirecte quitter la région, les troupes françaises demeurant désormais uniquement stationnées au Gabon et à Djibouti.

    Sur le plan économique, les juntes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont doté leur Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID AES) d’un capital de 500 milliards de francs CFA (environ 760 millions d’euros), qui pourrait être le prélude à une future monnaie propre à ces trois Etats, en substitution du franc CFA. Les chaînes d’approvisionnement sont aussi touchées par la guerre des minerais qui se poursuit plus au centre, dans la région des grands lacs : le Rwanda, dont le sous-sol ne regorge pas des richesses de ses voisins, accapare déjà les mines d’or congolaises, et lorgne celles d’étain, de tungstène, et de coltan, indispensable à l’industrie électronique (et donc à la téléphonie, l’informatique, l’aéronautique, l’aérospatial…) dont le Nord-Kivu possède les premières réserves mondiales.

    Pour un CEO qui aurait des intérêts opérationnels ou industriels en Asie, la perspective s’est également assombrie du fait des tensions indopacifiques.

    Les tensions à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge sont un exemple de cette rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis qui implique directement la France. La Chine tout d’abord, qui cherche à imposer « sa » mer constituée d’une ligne en plus ou moins 9 traits représentant ses revendications territoriales : ayant « désormais classé la question hydrique comme un enjeu de sécurité nationale, elle mise également sur le potentiel hydroélectrique de ses fleuves, non sans conséquences pour les pays voisins, avec, en première ligne, l’Inde » comme le rappelle Franck Galland (Diplomatie, juin 2025). A rebours de la stratégie d’isolement du pouvoir chinois, l’Indonésie, « géant méconnu et presque invisible » (Jean-Baptiste Noé, Conflits, juillet 2025), défend sa neutralité en achetant des avions de combat à la Chine, ainsi qu’à la Russie, aux États-Unis et à la France : dans cet espace des détroits où chacun cherche à contrôler les zones de transit, « la rivalité stratégique et compétitive entre les États-Unis et la Chine est immense. Feutrée certes, mais omniprésente » (id.).

    En effet au cœur de l’été, l’ambiguïté de la ligne de démarcation issue du traité franco-siamois de 1907, qui établit certaines démarcations frontalières entre le royaume de Siam (actuelle Thaïlande) et l’Indochine française (actuels Cambodge, Laos et Vietnam), a provoqué une escalade entre la Thaïlande et le Cambodge, avec des échanges de tirs faisant plus d’une quarantaine de morts. Si les deux pays se sont accordés au bout de quatre jours sur un cessez-le-feu, de telles violences liées au flou des frontières se reproduiront tant que perdureront ces causes.

    Au premier semestre 2025, de nombreux responsables de la production ou des achats ont vu leurs plans logistiques contrariés : la sécurisation des chaînes d’approvisionnement est plus que jamais au cœur des préoccupations des organisations, et elle est difficile à concevoir et à maintenir dans un monde où les échanges sont hypermondialisés et fortement soumis aux aléas géopolitiques.

    Ainsi lorsqu’en avril 2025, une vingtaine de touristes indiens ont été abattus dans le Cachemire, l’Inde a répliqué, et les deux frères ennemis – les deux puissances nucléaires que sont l’Inde et le Pakistan – se sont de nouveau affrontés, comme ils le firent jadis lors de quatre guerres, dont trois centrées sur le Cachemire. Provoquant une inquiétude généralisée sur les opérations et les approvisionnements réalisés en Inde (l’une des deux grosses usines du monde) pour le compte de sociétés occidentales, l’intervention des Etats-Unis a permis de parvenir le 10 mai à une trêve, y ramenant provisoirement le calme.

    Pour les directeurs de la production ou des achats, plus que les pénuries soudaines d’approvisionnement en énergie, matières premières ou en composants, rien n’est pire que l’incertitude. Or en matière d’incertitude, ils ont été servis par les tarifs douaniers soudainement imposés par l’administration américaine du jour au lendemain : massifs le premier jour, négociés le lendemain, rétablis à un niveau très élevé le troisième jour : l’art du deal apparemment, mais à quel prix pour les flux et la prospérité économiques … En France, l’appel du MEDEF aux entrepreneurs (« Sécurisez vos chaînes de valeur », novembre 2024) prend tout son sens dans ce contexte chahuté où aucun jour ne ressemble au précédent.

    C’est aussi un rappel pour les organisations ayant une très forte exposition aux risque de leurs fournisseurs, et en particulier pour les entreprises financières soumises à la règlementation DORA entrée en vigueur en janvier 2025 : en leur enjoignant de s’équiper de gouvernances, politiques et dispositifs pour gérer plus efficacement le risque de tiers, DORA leur permet aussi d’être en capacité de répondre plus promptement et de manière structurée aux mutations du paysage géopolitique impactant leurs chaînes d’approvisionnement. En effet, celles-ci peuvent être soumises à des décisions unilatérales ou souveraines modifiant les sources et les routes des transferts de matière première, de technologies ou de services.

    On a d’ailleurs vu en ce début 2025 l’empressement des Etats-Unis à imposer à l’Ukraine un accord pour créer un fonds d’investissement commun pour l’exploitation des ressources naturelles ukrainiennes, initialement présenté par Donald Trump comme un dédommagement de l’aide apportée par Washington à Kiev dans la guerre qui l’oppose à la Russie. Ceci au risque (et avec l’intention claire) de contrarier des accords précédents ou parallèles avec d’autres acteurs étatiques ou privés.

    Le pétrole reste encore l’arme géoéconomique et géopolitique par excellence. C’est tout d’abord le cas avec les « manipulations de cours » décidées par les huit membres de l’OPEP+ (Arabie saoudite, Algérie, Émirats arabes unis, Irak, Kazakhstan, Koweït, Oman et Russie) lorsqu’ils augmentent leur production pétrolière, comme en mai 2025, alimentant directement la baisse du cours du pétrole. Avec un niveau qui revient à celui de 2021, ces pays veulent se préserver des conséquences des sanctions pesant sur l’Iran et le Venezuela, et défier la rentabilité des producteurs américains pour gagner des parts de marché.

    Les opérations occidentales contre les positions Houthis au Yémen participent de cette intrication étroite entre les enjeux régionaux (représailles contre les soutiens des mollah iraniens appuyant le Hamas dans la guerre du Soukkot) et les besoins de sécuriser les routes d’approvisionnement en pétrole ou les raffineries et autres port pétroliers. Lors de la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran, le risque sur le détroit d’Ormuz s’est élevé en quelques heures : du fait des conséquences prévisibles des affrontements entre belligérants sur le trafic pétrolier mondial dont un tiers environ transite par cet étroit passage entre l’Iran et la péninsule arabique, sa largeur de voie navigable d’une trentaine de kilomètres devenait soudain un point de faiblesse critique du dispositif géoéconomique mondial, devant être protégé à tout prix, y compris par des voies militaires. A l’automne 2024 déjà, Gilles Moec, chef économiste du groupe AXA appelait les multinationales à « faire preuve d’une grande agilité pour naviguer dans ce monde fragmenté », insistant sur l’importance pour ces acteurs de « diversifier leurs fournisseurs sur plusieurs zones géographiques pour réduire le risque d’interruption soudaine des flux commerciaux ».

    Concluons par un mot pour l’assureur qui accompagne les entreprises et les organisations confrontées à l’accroissement des risques et aléas de toute nature : nul doute que pour lui, 2025 aura démarré comme une année assurément géopolitique. Par ses conseils, par une analyse objective et indépendante des risques, l’assureur a souvent constitué sur ces premiers mois de 2025 un pont ou une passerelle entre les mondes diplomatique, militaire, économique, le leadership des grandes organisations et les dirigeants opérationnels des entreprises. 

    Ses conseils sur l’optimisation des investissements par type d’actifs, sur les risques opérationnels, sur la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, sur l’assistance aux déplacements, sur la cybersécurité, sur la responsabilité des dirigeants, pour n’en citer que quelques-uns, sont étroitement liés aux enjeux géopolitiques.

    Le Future Risk Report publié par AXA en 2024 rapporte que 91% des experts et 72% du grand public sont déjà convaincus que les assureurs joueront un rôle crucial dans la protection contre les risques émergents : leurs modèles avancés et des analyses de données poussées leur permettent de quantifier et évaluer les risques émergents. Cette expertise peut être mise au service des particuliers, des entreprises et du secteur public, pour gagner en résilience face à ces risques à venir y compris géopolitiques.

    Dans un monde de polycrises, ou les grandes puissances s’affrontent à la fois dans des guerres de haute intensité aux prix de très lourds sacrifices humains (Soudan, Ukraine…) et dans des actions indirectes par proxy interposés, le facteur géopolitique a donc de beaux jours devant lui. En 2025 et au-delà.

    Benjamin Ducos est enseignant vacataire en Sûreté et Gestion de crise à Sciences Po (France). Il est responsable de la gestion des risques de l’information du groupe AXA, un acteur mondial de l’assurance.

  • L’OTAN, une organisation comme les autres ?

    L’OTAN, une organisation comme les autres ?

    Les 24 et 25 juin dernier s’est tenu, à La Haye, le Sommet de l’OTAN. Invité à participer au « Public Forum » qui réunissait dans un bâtiment voisin 5 à 600 participants, dans le même périmètre et avec des intervenants communs, j’ai pu porter une attention particulière – et mon regard de praticien des dynamiques collectives – sur un événement clé de cette structure qu’est l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord.

    Au moment où j’écris ces lignes – à peine deux semaines après le Sommet -, plus personne, en dehors des cercles de spécialistes, ne parle de l’événement. Nous sommes passés à la canicule, à la politique fiscale, aux malversations de gouvernements étrangers… en attendant la météo des plages, après les résultats du bac.

    Ceci n’est pas surprenant. Et tant mieux, car cette capacité à passer d’une nouvelle à l’autre – toujours mauvaise cependant, car c’est ce qui fait de l’audience – témoigne de la résilience collective de nos sociétés.

    Ce qui est plus inquiétant est le choix des angles de la couverture de l’événement : les finances et les postures des dirigeants… L’Alliance Atlantique serait-elle une organisation comme tant d’autres, uniquement mue par les flux financiers et l’usage des spots ?

    Le Public Forum, une formidable « machine à café »

    Alors, tout d’abord, qu’est-ce que le « Public Forum » organisé par l’OTAN en marge du Conseil de l’Atlantique Nord, auquel j’étais invité, au titre d’une association à laquelle je participe avec d’autres ?

    C’est un événement de relations publiques de deux jours, qui rassemble des chercheurs, des experts, des journalistes, des relais d’opinion actuels ou futurs, des « citoyens engagés »… Pour participer à des débats avec des intervenants de haut vol, s’approprier les questions du moment, et surtout échanger entre eux.

    Une table ronde du Public Forum au sommet de l'OTAN de La Haye, juin 2025
    Une table ronde du « Public Forum » (crédit photo : OTAN/NATO)

    Car, comme le remarquait un célèbre podcasteur français, invité lui aussi et participant pour la première fois, « les gens passent leur temps à discuter ensemble ». Et un de ses interlocuteurs, expert émérite et très expérimenté de ces réunions, lui répondant « en effet, nous nous connaissons tous plus ou moins »…

    Avec mon regard extérieur, je remarquais néanmoins que, dans la pratique, tous ne se connaissaient pas vraiment. Ils se connaissaient, certes, mais au sein de cercles donnés. Et il n’y avait que peu, voire pas, de porosité entre les différents environnements.

    J’ai alors immédiatement fait le rapprochement avec les « grand-messes » que certaines grandes entreprises organisent.

    On s’assied paisiblement dans la salle et on écoute des intervenants ayant plus ou moins préparé leurs interventions, « déroulant » des éléments de langage bien trop connus, ou au contraire, et heureusement, apportant de vraies contributions aux débats du jour – quand il y a débat.

    Et puis, au moment de la pause-café ou buffet, on se dirige naturellement vers ses collègues… Parce qu’on les connaît, et aussi parce que la vie professionnelle étant ce qu’elle est, on profite de ces moments de « machine à café » pour traiter des sujets en cours, éclaircir des points d’interrogation, convenir de rendez-vous qu’on n’avait pas réussi à fixer…

    Certains en profitent pour « réseauter », ou prendre l’attache de personnalités qu’on n’aurait pas osé/pu contacter en ligne… Mais pour cela, il faut avoir préparé ces prises de contact, ou avoir l’œil attentif aux badges nominatifs. Ou bien, dans cet espace politico-militaire, aux uniformes qui aident, le cas échéant, à faciliter l’identification et donc le contact.

    Mais les participants ne sont pas toujours ouverts à de nouvelles sollicitations. Par goût personnel mais aussi sans doute, n’oublions pas le contexte particulier, de par leur prudence professionnelle.

    La nature est ce qu’elle est. On est avant tout « entre soi ». Et c’est bien aussi. Même si développer la collaboration ou, en tous cas, une meilleure connaissance mutuelle, pourrait être aussi un des attendus de ces moments (oui, je suis aussi « facilitateur de dynamiques collectives » et cela me confère un regard particulier, je l’avoue…).

    Naturellement, et parce que mon mot d’ordre est « vous aider à mieux travailler ensemble », et en toutes circonstances, j’ai tenté d’activer quelques contacts entre personnalités de cercles différents… Mais j’avais aussi mes propres souhaits de liens à nouer/renouer, et puis les conférences s’enchainaient à un rythme soutenu. Il était donc difficile de faciliter la mise en relation. Car après le contact initial des parties prenantes, la « mayonnaise » prend rarement spontanément et il est toujours nécessaire d’y mettre un peu d’énergie ! Alors, évidemment, il aurait été possible de « twister » un peu l’organisation générale, mais tout était organisé au cordeau, et sécurisé… Alors, à anticiper pour une autre fois ?

    Mes différents contacts confirmaient par ailleurs ce bénéfice de la « machine à café »… celui qui fait que le télétravail n’a jamais pu remplacer les interactions quotidiennes, en tous cas pour les professions qui ont aussi besoin des autres pour « produire » (et qui n’en a pas besoin, en réalité ?). Et que nombre d’entreprises reviennent sur les accords établis, au-delà d’une volonté de « contrôle ».

    Car si les experts étaient extrêmement attentifs à certaines déclarations clés – celles pour lesquelles les intervenants avaient consacré du temps de préparation, et pas seulement du temps de présence -, la plupart des participants assumaient pleinement le fait d’être là pour se voir, être ensemble, parler. Vraiment. Et même, à propos de ces déclarations clés, pour les commenter à l’issue et se les approprier pleinement.

    Le Sommet de l’OTAN, une tribune ou un révélateur ?

    Le Conseil de l'Atlantique Nord réuni à La Haye, juin 2025
    Le Conseil de l’Atlantique Nord réuni à La Haye (crédit photo : OTAN/NATO)

    Revenons au sommet en lui-même…

    Les « Sommets » sont le moment des réunions du Conseil de l’Atlantique Nord : la réunion au plus haut niveau de l’Alliance Atlantique, celle des chefs d’Etat et de gouvernement.

    Alors pourquoi « Sommet » ? En partie sans doute parce que ce terme sonne mieux que la dénomination officielle… et puis aussi parce que sont organisés, en parallèle, d’autres réunions (à La Haye, il y avait également, en plus du Public Forum, un forum dédié aux questions d’armement, des réunions bilatérales et multilatérales type E5, une réception officielle au Palais Royal, et des événements organisés par des think tanks…).

    Ces Sommets ne sont pas organisés à fréquence régulière, en fonction de l’actualité à laquelle est confrontée l’Alliance Atlantique et des décisions à prendre.

    Et le calendrier des réunions passées est instructif, car il nous rappelle les rythmes de ce monde (en tous cas, de notre monde, dans l’espace euro-atlantique).

    Après la fondation en 1949 (eh oui, le temps passe…), il y a eu un Sommet en 1957, 1974, 1975, 1977, 1978, 1982, 1985, 1988, 1989 (mai et décembre), 1990, 1991, 1994, 1997 (mai et juillet), 1999, mai 2002, novembre 2002, 2004, 2005, 2006, 2008, 2009, 2010, 2012, 2014, 2016, 2018, 2021, 2022 (février, mars, juin), 2023, 2024 et donc juin 2025…

    Et comme tous les grands événements d’entreprises multinationales, il y a rarement des surprises lors des réunions elles-mêmes (car on ne décide rien en réunion, on ne fait qu’acter des décisions prises lors de la préparation, n’est-ce pas ?).

    Enfin, comme dans les événements d’entreprises qui tiennent à un fonctionnement paisible.

    On profite parfois de l’exposition publique pour donner une résonance à une décision. Mais, « normalement », aucun membre de la direction ou du conseil d’administration ne profite de ce moment pour surprendre ses collègues, ou leur forcer la main…

    Pour l’OTAN, c’est à la fois pareil et différent.

    Car une des spécificités de cette organisation est de fonctionner strictement sur le mode consensuel ! Et, a priori, le consensus oblige aussi à un certain respect des différents points de vue… A priori seulement, car les comportements de caïd de cour d’école peuvent, apparemment, se produire. Ou en tout cas être redoutés.

    Dans les entreprises – et en particulier les plus grandes -, on attend également des comportements équanimes.

    Mais il peut aussi se produire des écarts. Un leader « charismatique » que l’on craint (dès lors qu’il y a crainte, il s’agit, en réalité, d’un leader « toxique »), un dirigeant opérationnel ou fonctionnel dont on accepte les foucades au regard de son expertise indispensable ou de ses résultats exemplaires (à condition de ne pas prendre en compte le coût négatif de ses comportements réels)… Cela peut arriver, mais cela ne dure jamais longtemps.

    En tous cas pas lorsque les pratiques sont publiques, car cela touche à l’image du collectif, et donc à l’image de chacun et aux relations entre tous. Qui alors peuvent s’organiser en riposte.

    Et cela n’arrive jamais lorsque la « gouvernance » de l’entreprise est fondée sur un relatif équilibre des pouvoirs entre les différentes parties prenantes. Un équilibre des pouvoirs qui garantit la « tenue de route » en dépit des cahots de l’existence et du contexte – c’est un des bénéfices organisationnels de ce type d’organisations.

    Le fonctionnement collectif garantit donc, normalement, l’absence de surprise – sauf quand tous s’accordent sur le désir de laisser la main au caïd. Dès lors que celui-ci bénéficie d’une absence d’équilibre des pouvoirs.

    Celui-ci peut alors profiter de l’événement comme d’une tribune pour passer – ou faire passer – un message, en plein ou en creux. Et faire de l’événement un révélateur des fonctionnements réels. Dont on se satisfait ou pas.

    Et ces effets peuvent permettre à certains – compétiteurs ou adversaires – de discréditer l’organisation en question, aux yeux d’un grand public qui ignore tout de ses forces, de ses subtilités de fonctionnement, et de ses capacités de rappel, au-delà des tribulations de « la société du spectacle ».

    L’OTAN : une organisation à conseil d’administration

    Certains l’ignorent : l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord est une organisation politico-militaire.

    Car si, lorsqu’on parle OTAN, on pense avant tout aux moyens militaires que l’Alliance peut mettre en œuvre, c’est aussi et avant tout une organisation politique. Avec un « conseil d’administration » – le Conseil de l’Atlantique Nord, réuni en configuration « chefs d’Etat et de gouvernement », ou en configurations plus « techniques » (ministres de la Défense, ministres des Affaires étrangères).

    Le Comité militaire est l’organe de conseil et d’exécution, auquel siègent les représentants des forces armées de chaque pays membre (sauf l’Islande, représentée par un civil, faute d’armées).

    La représentation permanente, dirigée par un Ambassadeur, exerce la mission qu’exprime clairement son nom, et ceci tant au sein du Conseil de l’Atlantique Nord que du Comité militaire.

    Alors bien sûr, tout cela représente du monde : les personnels mis à disposition par chacun des pays membres (civils et militaires) et les 6.500 personnels directement employés par l’organisation, pour faire fonctionner cette « bureaucratie » (sans aucune connotation négative).

    6.500 personnes, c’est à la fois beaucoup et très peu pour une organisation internationale, n’est-ce pas ?

    A la tête de cette bureaucratie se trouve un poste avec un rôle très particulier : le Secrétaire général.

    Le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte
    Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte (crédit photo : OTAN/NATO)

    Sous l’autorité du Conseil de l’Atlantique Nord (cette gouvernance collective si particulière), il est notamment en charge d’animer, avec ses adjoints spécialisés, les multiples comités, mais aussi d’aider le Conseil à aboutir à ce fameux consensus…

    C’est donc, par comparaison aux organisations civiles, un fonctionnement particulier mais pas si dissemblable.

    Le Secrétaire général est en charge du « comité de direction ». Mais il est aussi en charge d’aider le « conseil d’administration » à trouver des positions communes. Et ceci d’autant que celui-ci ne compte pas de Président, et rassemble 32 membres…

    Alors, à ceux qui répondront que le consensus n’est pas une modalité efficace, on conseillera d’écouter l’Amiral Vandier, un des deux grands chefs militaires de l’OTAN, en charge de la préparation du futur, dans un des épisodes d’après Sommet de l’incontournable podcast « Le Collimateur »(1). Et qui précise que, si le consensus est difficile à obtenir, personne ne peut se dédouaner de la décision prise… ce qui pourra inspirer quelques décideurs d’entreprises civiles, confrontés à la réalité de la mise en œuvre de décisions prises sans réel engagement des parties prenantes.

    Et pour revenir au Sommet de La Haye, un des objectifs assumés était de garantir une « photo de famille » unie, en dépit des tensions… Un objectif atteint par les membres du « Conseil d’Administration » – le Conseil de l’Atlantique Nord -, et quelles que soient les critiques formulées – et ceci peut être aussi à raison, mais l’exercice n’était pas simple – à l’encontre du style adopté par le « directeur général ».

    Là encore, et ceci comme dans une organisation plus classique, qui féliciter, qui blâmer ?…

    L’OTAN face au manque de moyens, ou au manque de sens ?

    Dans les jours qui ont suivi la déclaration finale du sommet, on a surtout entendu parler de budgets. Les fameux « 5% » qui signifiaient l’adhésion, voire la soumission, aux demandes du Président américain.

    Elie Tenenbaum exprime très clairement, dans un récent épisode du podcast « Le monde selon l’IFRI »(2), d’où viennent et ce que sont ces 5%…

    Car beaucoup font une confusion, à dessein ou non, entre budget de l’OTAN et budgets de défense.

    Le budget de l’OTAN – ce qui permet à l’organisation de fonctionner – est d’environ 4,6 milliards d’euros par an. Soit le budget de fonctionnement de la Région Ile de France, et moins que celui de la Région Auvergne-Rhône-Alpes.

    Ce budget est réparti entre les États-Membres selon une clé de répartition fixe – et qui a été modifiée avec l’accueil de la Finlande et de la Suède dans l’Alliance, en 2023 et 2024. La part de la France est de 10,19% quand celle des Etats-Unis est de 15,88%.

    Les fameux « 5% », c’est l’évaluation de l’effort financier que devraient faire chacun des États-membres (en points du PIB), pour leur défense. Et encore, sur cette cible des 5% fixés, 3,5% seront destinés aux dépenses purement militaires, tandis que 1,5% le seront pour des projets liés à la « résilience ».

    Des budgets pour leur propre défense, pour leur propre sécurité. Pour des moyens qu’ils mettront en commun, en partie ou plus complètement, pour être plus efficaces, plus crédibles, plus résilients.

    Mais 5% du PIB, ça sonne comme des milliards d’euros (et de dollars) trébuchants… Cela parle le langage du milliardaire et des leveurs de fonds, ainsi que de beaucoup de décideurs politiques.

    Mais n’aurions-nous pas oublié le « pourquoi » ?

    Table ronde avec le président tchèque, la Première ministre danoise et le ministre polonais des Affaires étrangères
    Une des tables rondes, avec le président tchèque, la Première ministre danoise et le ministre des Affaires étrangères polonais (crédit photo : OTAN/NATO)

    Ainsi que l’explique patiemment Elie Tenenbaum dans l’épisode du podcast cité, ce calcul est le résultat d’une évaluation des besoins militaires.

    Et ces besoins militaires sont ceux estimés nécessaires pour dissuader voire faire face à une menace clairement identifiée : la volonté exprimée par la Russie de Vladimir Poutine de poursuivre son expansion territoriale, afin de rétablir le périmètre de l’Union Soviétique de sa jeunesse au KGB. Tout comme sa volonté de détruire l’Union Européenne, puissance potentielle à même de contester à son hégémonie continentale.

    C’est ce que rappelait également, à la tribune du « Public Forum », le Président de la République tchèque, Petr Pavel : la question n’est pas le montant du budget, mais l’effet opérationnel recherché. Et c’est un homme à parler d’expérience puisqu’avant d’être élu à la Présidence tchèque en 2023, il avait été chef d’état major tchèque entre 2012 et 2015, et président du comité militaire de l’OTAN de 2015 à 2018.

    A ne parler que de budget, on oublie le sens. Et les décideurs d’entreprise le savent bien : on ne mobilise pas avec des montants de dépenses (ou d’économie), mais en expliquant pourquoi, et en décidant quoi et comment.

    C’est aussi ce manque de sens qui rend les décisions difficiles. Car les urgences sont nombreuses : maintenir la cohésion sociale, préserver notre mode de vie, investir pour l’avenir, et aussi travailler à la transition écologique pour éviter qu’à la guerre à l’est s’ajoute celle du climat, qui a déjà commencé…

    Il faudra arbitrer. Mais ce ne sera pas seulement combien. Mais pourquoi.

    Alors, si nous autres, praticiens des entreprises, nous aidions nos décideurs politiques et militaires à expliquer le pourquoi, et à nous associer au processus de décision ?

    Alexis Kummetat

    Les deux épisodes de podcast cités

    1. Le Collimateur, « Planifier l’avenir de l’Alliance », 25 juin 2025, Alexandre Jubelin, Amiral Pierre Vandier.
    2. Le monde selon l’IFRI, « Trump, l’OTAN et la défense de l’Europe », 7 juillet 2025, Marc Hecker, Elie Tenenbaum.

    Cet article exprime uniquement le point de vue de son auteur. Article publié initialement sur LinkedIn le 7 juillet 2025. Illustration : les chefs d’État et de gouvernement de l’Alliance atlantique (crédit photo : OTAN/NATO).