Une fracture intra-otanienne : la politique espagnole face à l’administration trumpiste

Sommet de l'OTAN de La Haye, 24-25 juin 2025

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Dans un contexte marqué par une montée du populisme en Occident, l’Espagne de Pedro Sánchez semble afficher une hostilité de plus en plus assumée envers les politiques mises en place par Donald Trump sur l’autre rive de l’Atlantique. Alors que le gouvernement doit composer avec des accusations de corruption à l’approche des élections en 2027, Madrid fait figure d’exception en Europe en refusant de s’aligner sur la position américaine en matière de défense. Cette posture s’inscrit dans un paysage transatlantique de plus en plus polarisé, où le désengagement étatsunien des cadres multilatéraux entre en tension avec l’affirmation d’une ligne progressiste espagnole. Le sommet de La Haye de juin 2025 cristallise cette fracture : nous verrons que le retrait américain et la résistance espagnole convergent vers une fragilisation globale de l’Alliance otanienne.

Un désengagement étatsunien

Depuis 2025 et le début du second mandat de Donald Trump, les États-Unis semblent afficher leur dédain pour les institutions internationales. Leur retrait de l’OMS est la preuve de cette contestation qui semble également mettre en avant une nouvelle conception de l’organisation transatlantique. Le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, appelle ainsi à une profonde réforme de l’Alliance qui compte 32 membres, afin d’en faire une « OTAN 3.0 », autrement dit une organisation militaire qui deviendrait de plus en plus indépendante des États-Unis.

De ce fait, l’administration trumpiste continue d’affirmer sa ligne politique : « America First », présentée comme une politique d’exclusion et considérée par l’Espagne comme une forme de désengagement unilatéral. En effet, le gouvernement rencontre une vague de contestations de sa politique interne depuis déjà plusieurs mois. Le locataire de la Maison-Blanche doit faire face à l’opinion publique qui l’accuse d’être impliqué dans les dossiers Epstein, de soutenir une politique israélienne contestée, en plus de sa politique migratoire discutée après les débordements causés par l’ICE (« United States Immigration and Customs Enforcement ») : autant de facteurs qui fragilisent sa légitimité, sans pour autant freiner son affirmation sur la scène internationale.

Cependant, Donald Trump semble multiplier les provocations notamment vis-à-vis de sa politique extérieure, caractérisée par un fort interventionnisme (Iran, Venezuela) et par des menaces d’annexion de plus en plus nombreuses (Canada, Groenland, etc.). De ce point de vue, Madrid n’est pas exclue des intimidations et de la franchise qui caractérisent le président américain, qui a récemment qualifié le pays de « ruiné » et menacé de cesser tout commerce avec l’Espagne. Ainsi, le refus espagnol d’autoriser les Américains d’utiliser la base navale de Rota et de Morón provoque le mécontentement de la Maison-Blanche : « Ces alliés mettent en danger les fils et les filles de l’Amérique, […] en leur refusant […] l’utilisation de bases et le survol de leur territoire, des droits qui n’auraient jamais dû être remis en question », et qui semble polariser davantage les deux pays membres de l’Alliance.

L’exception espagnole progressiste

De son côté, l’Espagne de Pedro Sánchez a mis en place une tout autre politique basée sur des avancées sociales en faveur de l’immigration (a contrario de son homologue américain). En effet, jusqu’en juin dernier, le gouvernement espagnol a régularisé près de 500 000 étrangers en situation irrégulière afin de pallier le manque de main-d’œuvre et le vieillissement de sa population. Cette décision a par ailleurs suscité de vives réactions de la droite et de l’extrême droite en Europe qui accusent le président socialiste d’autoriser une « submersion migratoire » selon les dires de Jordan Bardella en avril 2026.

Madrid se démarque également sur la scène mondiale en reconnaissant l’État de Palestine le 28 mai 2024 (précédant le second mandat de Trump) et en adoptant une posture diplomatique de non-interventionnisme caractérisée par son fameux « No a la guerra » (« Non à la guerre ») en réponse aux menaces américaines. Là encore, le pays de la péninsule ibérique se distingue des États-Unis qui soutiennent la position israélienne dans le contexte de la guerre à Gaza. À l’échelle internationale, l’Espagne affirme sa position face au recul de la gauche en Europe.

C’est donc dans ce contexte que l’Espagne affiche son rejet du populisme et forme un front contre le trumpisme et l’extrême droite qui progresse sur le continent. Les réactions des personnages politiques qui prônent une ligne d’action anti-immigration (en particulier après l’incident à Ceuta le 30 juillet 2026) démontrent une divergence idéologique qui fracture un peu plus l’Alliance otanienne. Par ailleurs, cet isolement de Madrid a même été visible lors du sommet de l’OTAN le 24 juin 2025 à La Haye, où Pedro Sánchez semble en retrait.

Une fragilisation de l’Alliance

La division politique qui fracture l’Alliance transatlantique apparaît comme une faiblesse structurelle des rapports entre les États-Unis et l’Espagne, et plus largement les membres de l’OTAN. Cette dernière prend conscience de sa dépendance vis-à-vis du Pentagone en matière de défense, qui a par ailleurs consacré près de 980 milliards de dollars à ses dépenses dans ce secteur en 2025. Cette politique s’oppose à la volonté pacifiste du président espagnol qui refuse la politique du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, de consacrer 5 % de son PIB à la sécurité d’ici 2035, en qualifiant cette politique d’« incompatible avec notre État-providence ». Les États-Unis apparaissent ainsi comme le pilier indispensable de l’Alliance, un rôle que Donald Trump ne manque pas de rappeler.

Outre leurs divergences politiques, la relation hispano-américaine souligne les dissensions européennes en termes de posture sur la scène internationale. Les pays membres de l’OTAN semblent plus divisés que jamais face à la montée en puissance de partis radicaux qui priorisent leur politique interne comme les États-Unis ou l’Italie, au détriment d’actions de coopération ou d’intégration soutenues par l’Espagne. Une distinction s’opère donc entre les pays membres de l’organisation transatlantique : d’un côté les pays modérés qui privilégient une politique extérieure basée sur la diplomatie, de l’autre, les pays qui s’alignent sur la position du chef de l’exécutif américain en adoptant une politique agressive et nationaliste.

Cette fracture intra-otanienne résume donc les difficultés pour trouver un consensus à l’unanimité, tout en faisant face au risque que représenterait l’exemption espagnole. En obtenant une dérogation, l’Espagne crée un précédent dangereux : si Madrid échappe à l’objectif des 5 %, d’autres alliés pourraient invoquer le même droit, fragilisant ainsi tout l’édifice collectif sur lequel repose la crédibilité de l’engagement otanien.

En somme, le retrait progressif de Washington des cadres multilatéraux, conjugué à la posture résolument progressiste de l’Espagne, dessine les contours d’une Alliance transatlantique fragilisée. Le refus de Madrid de s’aligner sur l’objectif des 5 % du PIB dépasse le simple différend budgétaire : il cristallise une opposition entre deux visions de la sécurité collective. Cette fracture idéologique interroge alors l’avenir même de l’OTAN face au désintérêt grandissant de la première puissance mondiale.

Clémence Lalain


Clémence Lalain, étudiante en deuxième année d’une bi-licence d’Histoire et de Science politique à l’Institut Catholique de Paris, s’intéresse particulièrement aux enjeux géopolitiques et diplomatiques contemporains, tout en cultivant un attrait pour les questions relatives aux droits humains et aux inégalités.

Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 18 octobre 2026. Illustration : sommet de l’OTAN de La Haye, 24-25 juin 2025.

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