Catégorie : Journal de l’AFCEA

Le Journal de l’AFCEA donne la parole aux jeunes qui s’engagent dans les réflexions sur la défense, la stratégie et les grands enjeux géopolitiques. Les articles n’engagent que leurs auteurs.

  • Une fracture intra-otanienne : la politique espagnole face à l’administration trumpiste

    Une fracture intra-otanienne : la politique espagnole face à l’administration trumpiste

    Dans un contexte marqué par une montée du populisme en Occident, l’Espagne de Pedro Sánchez semble afficher une hostilité de plus en plus assumée envers les politiques mises en place par Donald Trump sur l’autre rive de l’Atlantique. Alors que le gouvernement doit composer avec des accusations de corruption à l’approche des élections en 2027, Madrid fait figure d’exception en Europe en refusant de s’aligner sur la position américaine en matière de défense. Cette posture s’inscrit dans un paysage transatlantique de plus en plus polarisé, où le désengagement étatsunien des cadres multilatéraux entre en tension avec l’affirmation d’une ligne progressiste espagnole. Le sommet de La Haye de juin 2025 cristallise cette fracture : nous verrons que le retrait américain et la résistance espagnole convergent vers une fragilisation globale de l’Alliance otanienne.

    Un désengagement étatsunien

    Depuis 2025 et le début du second mandat de Donald Trump, les États-Unis semblent afficher leur dédain pour les institutions internationales. Leur retrait de l’OMS est la preuve de cette contestation qui semble également mettre en avant une nouvelle conception de l’organisation transatlantique. Le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, appelle ainsi à une profonde réforme de l’Alliance qui compte 32 membres, afin d’en faire une « OTAN 3.0 », autrement dit une organisation militaire qui deviendrait de plus en plus indépendante des États-Unis.

    De ce fait, l’administration trumpiste continue d’affirmer sa ligne politique : « America First », présentée comme une politique d’exclusion et considérée par l’Espagne comme une forme de désengagement unilatéral. En effet, le gouvernement rencontre une vague de contestations de sa politique interne depuis déjà plusieurs mois. Le locataire de la Maison-Blanche doit faire face à l’opinion publique qui l’accuse d’être impliqué dans les dossiers Epstein, de soutenir une politique israélienne contestée, en plus de sa politique migratoire discutée après les débordements causés par l’ICE (« United States Immigration and Customs Enforcement ») : autant de facteurs qui fragilisent sa légitimité, sans pour autant freiner son affirmation sur la scène internationale.

    Cependant, Donald Trump semble multiplier les provocations notamment vis-à-vis de sa politique extérieure, caractérisée par un fort interventionnisme (Iran, Venezuela) et par des menaces d’annexion de plus en plus nombreuses (Canada, Groenland, etc.). De ce point de vue, Madrid n’est pas exclue des intimidations et de la franchise qui caractérisent le président américain, qui a récemment qualifié le pays de « ruiné » et menacé de cesser tout commerce avec l’Espagne. Ainsi, le refus espagnol d’autoriser les Américains d’utiliser la base navale de Rota et de Morón provoque le mécontentement de la Maison-Blanche : « Ces alliés mettent en danger les fils et les filles de l’Amérique, […] en leur refusant […] l’utilisation de bases et le survol de leur territoire, des droits qui n’auraient jamais dû être remis en question », et qui semble polariser davantage les deux pays membres de l’Alliance.

    L’exception espagnole progressiste

    De son côté, l’Espagne de Pedro Sánchez a mis en place une tout autre politique basée sur des avancées sociales en faveur de l’immigration (a contrario de son homologue américain). En effet, jusqu’en juin dernier, le gouvernement espagnol a régularisé près de 500 000 étrangers en situation irrégulière afin de pallier le manque de main-d’œuvre et le vieillissement de sa population. Cette décision a par ailleurs suscité de vives réactions de la droite et de l’extrême droite en Europe qui accusent le président socialiste d’autoriser une « submersion migratoire » selon les dires de Jordan Bardella en avril 2026.

    Madrid se démarque également sur la scène mondiale en reconnaissant l’État de Palestine le 28 mai 2024 (précédant le second mandat de Trump) et en adoptant une posture diplomatique de non-interventionnisme caractérisée par son fameux « No a la guerra » (« Non à la guerre ») en réponse aux menaces américaines. Là encore, le pays de la péninsule ibérique se distingue des États-Unis qui soutiennent la position israélienne dans le contexte de la guerre à Gaza. À l’échelle internationale, l’Espagne affirme sa position face au recul de la gauche en Europe.

    C’est donc dans ce contexte que l’Espagne affiche son rejet du populisme et forme un front contre le trumpisme et l’extrême droite qui progresse sur le continent. Les réactions des personnages politiques qui prônent une ligne d’action anti-immigration (en particulier après l’incident à Ceuta le 30 juillet 2026) démontrent une divergence idéologique qui fracture un peu plus l’Alliance otanienne. Par ailleurs, cet isolement de Madrid a même été visible lors du sommet de l’OTAN le 24 juin 2025 à La Haye, où Pedro Sánchez semble en retrait.

    Une fragilisation de l’Alliance

    La division politique qui fracture l’Alliance transatlantique apparaît comme une faiblesse structurelle des rapports entre les États-Unis et l’Espagne, et plus largement les membres de l’OTAN. Cette dernière prend conscience de sa dépendance vis-à-vis du Pentagone en matière de défense, qui a par ailleurs consacré près de 980 milliards de dollars à ses dépenses dans ce secteur en 2025. Cette politique s’oppose à la volonté pacifiste du président espagnol qui refuse la politique du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, de consacrer 5 % de son PIB à la sécurité d’ici 2035, en qualifiant cette politique d’« incompatible avec notre État-providence ». Les États-Unis apparaissent ainsi comme le pilier indispensable de l’Alliance, un rôle que Donald Trump ne manque pas de rappeler.

    Outre leurs divergences politiques, la relation hispano-américaine souligne les dissensions européennes en termes de posture sur la scène internationale. Les pays membres de l’OTAN semblent plus divisés que jamais face à la montée en puissance de partis radicaux qui priorisent leur politique interne comme les États-Unis ou l’Italie, au détriment d’actions de coopération ou d’intégration soutenues par l’Espagne. Une distinction s’opère donc entre les pays membres de l’organisation transatlantique : d’un côté les pays modérés qui privilégient une politique extérieure basée sur la diplomatie, de l’autre, les pays qui s’alignent sur la position du chef de l’exécutif américain en adoptant une politique agressive et nationaliste.

    Cette fracture intra-otanienne résume donc les difficultés pour trouver un consensus à l’unanimité, tout en faisant face au risque que représenterait l’exemption espagnole. En obtenant une dérogation, l’Espagne crée un précédent dangereux : si Madrid échappe à l’objectif des 5 %, d’autres alliés pourraient invoquer le même droit, fragilisant ainsi tout l’édifice collectif sur lequel repose la crédibilité de l’engagement otanien.

    En somme, le retrait progressif de Washington des cadres multilatéraux, conjugué à la posture résolument progressiste de l’Espagne, dessine les contours d’une Alliance transatlantique fragilisée. Le refus de Madrid de s’aligner sur l’objectif des 5 % du PIB dépasse le simple différend budgétaire : il cristallise une opposition entre deux visions de la sécurité collective. Cette fracture idéologique interroge alors l’avenir même de l’OTAN face au désintérêt grandissant de la première puissance mondiale.

    Clémence Lalain


    Clémence Lalain, étudiante en deuxième année d’une bi-licence d’Histoire et de Science politique à l’Institut Catholique de Paris, s’intéresse particulièrement aux enjeux géopolitiques et diplomatiques contemporains, tout en cultivant un attrait pour les questions relatives aux droits humains et aux inégalités.

    Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 18 octobre 2026. Illustration : sommet de l’OTAN de La Haye, 24-25 juin 2025.

  • La sécurité humaine face à la structure de l’ordre mondial : Afghanistan, Syrie et Iran

    La sécurité humaine face à la structure de l’ordre mondial : Afghanistan, Syrie et Iran

    Article rédigé en anglais dans le cadre de la Summer School « War & Diplomacy » (juillet 2026).

    Much of the literature on the structure of world order treats security as something states possess or lack, measured by territorial control, diplomatic recognition and deterrent capacity. It argues that major conflicts recur in the modern era not despite the structure of world order but because of it: that structure secures states and the great powers that arbitrate between them, while treating the security of individuals living inside conflict zones as a secondary, negotiable variable — a post-Westphalian predicament that traditional interstate diplomacy is poorly equipped to resolve. The concept at the centre of this argument is human security, defined as security organised around the individual and community rather than the state (Kaldor, 2007, Human Security: Reflections on Globalization and Intervention, Polity Press). This essay applies that concept to two structurally comparable cases, Afghanistan (2001–2021) and Syria (2011–2019), through their contrasting forms of external intervention and collapse, before closing with the 2026 Iran conflict as an indication that this pattern remains visible in contemporary international politics.

    What is human security?

    On a rudimentary level, security has traditionally meant protection of the state from external military threat. Yet this state-centric conception has yielded debate about what security is for. Barry Buzan, Ole Wæver and Jaap de Wilde widened the agenda by showing that security is not only a material condition but also a political practice shaped by the process of securitisation, operating across military, political, economic, societal and environmental sectors — dimensions visible in how 9/11 and subsequent conflicts in Afghanistan and Syria have been securitised (Buzan, Wæver and de Wilde, 1998, Security: A New Framework for Analysis, Lynne Rienner Publishers). Human security theory pushes this further still. Shahrbanou Tadjbakhsh and Anuradha Chenoy — Tadjbakhsh directs the Centre for Peace and Human Security at Sciences Po Paris and has also taught human security as an adjunct professor at Columbia University — define human security as combining both “freedom from fear” and “freedom from want”, arguing that once threats become transnational, measuring security by the survival of the state produces a systematically misleading picture: a state can remain formally intact — recognised, aid-receiving, diplomatically present — while the individuals inside it experience near-total insecurity (Tadjbakhsh and Chenoy, 2007, Human Security: Concepts and Implications, Routledge, with Afghanistan as one of their central case studies).

    This produces two competing views of what world order is for. The state-centric view holds that order is achieved once states are stable and great powers avoid war; a civil war contained within one state’s borders, however catastrophic, is not a structural failure of world order. The human-security view holds that order which stabilises states while leaving populations exposed to violence and repression has not solved the problem it claims to. This distinction determines what counts as evidence that world order “explains” recurrence, and it is the distinction this essay uses throughout — though, as the conclusion later argues, that choice is itself far from a neutral or universally accepted one.

    World order as a structural producer of human insecurity

    The most direct explanation for why conflicts recur is that the post-9/11 order was not built around human security as its organising objective. G. John Ikenberry’s account of the American-led liberal order shows that the war on terror, the invasion of Iraq and a more unilateral posture strained the rules-based system Washington had built after 1945, replacing patient institution-building with short-term, security-first interventions whose local human consequences were rarely weighed against strategic objectives (Ikenberry, 2011, Liberal Leviathan: The Origins, Crisis, and Transformation of the American World Order, Princeton University Press). Bertrand Badie, of Sciences Po Paris and the Centre de recherches internationales (CERI), goes further, arguing that the contemporary international order is increasingly “trapped” by globalization: as hierarchical great-power control erodes, weakness and disorder become structurally central to world politics rather than a by-product of it (Badie, 2016, Nous ne sommes plus seuls au monde: un autre regard sur l’ordre international, La Découverte). Buzan and Wæver’s regional security complex theory explains why this weakness clusters geographically: patterns of amity and enmity cluster within regions and are then penetrated by external powers pursuing their own state-security objectives, meaning a region’s conflicts cannot be resolved purely at the interstate level (Buzan and Wæver, 2003, Regions and Powers: The Structure of International Security, Cambridge University Press). Such regionalised conflict is structurally less responsive to traditional forms of resolution than an interstate dispute, particularly where the decline of unifying political projects has left post-colonial MENA states vulnerable to fragmentation.

    This great-power backdrop has itself shifted since 2001. Gilbert Achcar, Professor of Development Studies and International Relations at SOAS, University of London, argues that a “new Cold War” has been building since the late 1990s, replacing the bipolar US–USSR contest with a US–China axis, Russia its junior partner (Achcar, 2023, The New Cold War: The United States, Russia and China, from Kosovo to Ukraine, Haymarket Books). For MENA and Mediterranean states, politically unstable states become fields where external powers compete for economic and ideological influence rather than protecting the population caught in between. Whether the competing power is Washington, Beijing or Moscow, human security is subordinated to state-level influence.

    An objection follows: does this not simply blame every local atrocity on distant powers, ignoring the agency of domestic regimes and non-state actors themselves? The structural argument does not require external powers to pull every string. It only requires that the incentive structure they create — rewarding regime survival over the protection of citizens — makes catastrophic local choices more likely to succeed. The variance is real: Tunisia’s military, unlike Syria’s loyalist security apparatus, refused to fire on protesters in 2011, forcing Ben Ali’s exit rather than a crackdown — showing structure sets probabilities, not certainties. Yet it was because Assad’s crackdown was rewarded rather than punished by his external patrons that repression, not restraint, became the region’s dominant response. Andreas Krieg and Jean-Marc Rickli of King’s College London’s School of Security Studies make a parallel point: great and regional powers externalise the burden of warfare onto local militias and proxies, lowering the political cost of intervention while raising the human cost for the population they govern (Krieg and Rickli, 2019, Surrogate Warfare: The Transformation of War in the Twenty-First Century, Georgetown University Press). Structure and domestic agency are therefore not competing explanations; the structure rewards certain domestic choices over others.

    Outcomes: Afghanistan and Syria

    If this structural claim is correct, it should be visible in specific conflicts, tested against consistent parameters: the nature of the external power’s engagement, the resulting capture of local governance, and the human security outcome for the population. Lawrence Freedman, of the Department of War Studies at King’s College London, situates the 2001 invasion of Afghanistan within a broader pattern of American strategic responses to crises in the Middle East and South Asia — interventions often driven by immediate security imperatives rather than a coherent long-term political settlement — while Theo Farrell, former Head of War Studies at King’s College London, shows that Western forces increasingly relied on local powerbrokers, militias and a fragile, aid-dependent Afghan state to hold territory, producing governance that was militarily convenient but structurally incapable of delivering security, justice or services to ordinary Afghans (Freedman, 2008, A Choice of Enemies: America Confronts the Middle East, PublicAffairs; Farrell, 2018, Unwinnable: Britain’s War in Afghanistan, 2001–2014, Vintage).

    This exposed tension between short-term counterterrorism and long-term state-building objectives, locking it into dependency on foreign actors and local militias. When the United States withdrew in August 2021, this structural weakness was exposed instantly: the aid-dependent Afghan state collapsed within days, and the Taliban’s return reversed two decades of gains in women’s rights, press freedom and minority protection. The human cost of this collapse is stark: in a single recent year, terrorism killed nearly 19,000 people worldwide, with Afghanistan accounting for more of these deaths than any other country.

    Syria displays the same three parameters, inverted. Where Afghanistan saw intervention followed by withdrawal, Syria saw a domestic regime’s survival strategy combined with sustained Western reluctance to intervene, alongside heavy Russian, Iranian and Gulf involvement through proxies. Jean-Pierre Filiu, Professor of Middle East Studies at Sciences Po and a researcher at CERI, shows that the Syrian, Egyptian and Yemeni regimes mobilised their “deep state” intelligence apparatuses to crush the 2011 uprisings, and in Syria’s case deliberately released hardline Islamist prisoners while jailing peaceful activists, a strategy that discredited the opposition and directly incubated the jihadi networks that coalesced into the Islamic State (Filiu, 2015, From Deep State to Islamic State: The Arab Counter-Revolution and its Jihadi Legacy, Hurst/Oxford University Press). The resulting vacuum was filled not by a Western-led state-building project but by competing armed actors, most notably Islamic State, whose rule directly targeted the identity, tradition, language and religion of Syrian civilians — Yazidis, Christians, Alawites and dissenting Sunni communities alike — producing a collapse of human security that mirrored Afghanistan’s in scale even though the mechanism of state failure was reversed. As economic, political and environmental shocks compounded, millions of Syrians sought security by moving, producing precisely the double insecurity human security theory predicts: displaced first by civil war, and again by the hostile reception awaiting refugees across the Mediterranean.

    Comparing the two cases against the same parameters is what makes the claim more than descriptive. Governance passed to actors whose legitimacy rested on force rather than accountability; the human cost fell overwhelmingly on identity groups least protected by either regime; and neither external power treated the population’s protection as its objective. This consistency across opposite intervention styles locates the explanation in the structure of world order, rather than in any single power’s choices.

    Conclusion

    Much of this essay’s focus has been on the mismatch between state security and human security under the specific structural conditions created after 11 September 2001. King’s College London’s Centre for Science and Security Studies had already shown that Iran’s nuclear posture was best understood as “nuclear hedging” — capability and ambiguity cultivated as a deterrent because Iran’s regional security environment gave it strong incentives to keep its options open rather than resolve the issue diplomatically (Bowen, Moran and Esfandiary, 2016, Living on the Edge: Iran and the Practice of Nuclear Hedging, Palgrave Macmillan). That unresolved standoff escalated in February 2026 into US-Israeli strikes on Iran and a war whose human costs — civilian deaths, mass displacement, environmental contamination, and a massacre of protesters — again fell overwhelmingly on the population rather than the states conducting the strategic calculation, suggesting that the pattern identified in Afghanistan and Syria continues to shape conflicts.

    This essay argues that the structure of world order explains the recurrence of major conflict to a large extent, precisely because that structure was never built primarily around human security as its organising objective. Regional security complex theory, Ikenberry’s account of a strained liberal order and Badie’s diagnosis of a globalized order trapped by its own fragmentation converge on this diagnosis despite disagreeing on mechanism (Buzan and Wæver, 2003; Ikenberry, 2011; Badie, 2016). Afghanistan, Syria and now Iran are not unrelated crises; they are three instances of the same order producing the same result, now unfolding within a great-power backdrop that Achcar identifies as a new Cold War between Washington and Beijing rather than the old contest with Moscow (Achcar, 2023). To ask whether this structure explains conflict recurrence is to ask what kind of order we would have if human security, rather than state security, were its organising principle — and until that reorientation occurs, the recurrence documented here from 2001 to 2026 has no structural reason to stop (Tadjbakhsh and Chenoy, 2007).

    Yet human security is itself rooted in a liberal international vision increasingly contested by alternative visions of security and legitimacy today. In MENA, recurring conflicts — from Taliban rule to Islamic State governance — reveal not only failures of state security but competing visions of legitimacy and political authority. Can an order built to secure states ever be trusted to secure the people inside them?

    Maya-Roxane Nordmann


    Maya-Roxane Nordmann est titulaire du DU APES (Institut Catholique de Paris) et du concours Réseau Sciences Po ; elle est en première année de Bachelor War Studies à King’s College London (KCL). Article rédigé en juillet 2026 lors de la Summer School « War & Diplomacy », sur la récurrence des conflits et la sécurité humaine.

    Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 26 septembre 2026. Photo : Kasim Rammah / Anadolu Agency / picture-alliance.

  • La dissuasion nucléaire, outil fragile de l’équilibre otanien

    La dissuasion nucléaire, outil fragile de l’équilibre otanien

    Lors de la signature du traité de l’Atlantique Nord, la dissuasion nucléaire était déjà discutée entre les pays impliqués. Le contexte de guerre froide régnant en 1949 rendait la défense collective (y compris nucléaire) particulièrement centrale, plaçant l’outil nucléaire au cœur de la formation de l’alliance.

    Cependant, les visions sur cette dernière différaient tout de même et ce dès l’entrée en jeu. À titre d’exemple récent, la Finlande, qui a rejoint l’OTAN en avril 2023, avait précédemment adopté une loi interdisant la présence d’armes nucléaires sur son territoire. Cette loi a été levée en juin dernier, au regard du contexte international. Malgré tout, les trois premières années que la Finlande a passées au sein de l’alliance avec cette loi montrent les ambivalences qui existent dans le rapport à la dissuasion nucléaire. Les différents États membres n’ont pas forcément les mêmes dispositions à l’égard de ces dernières. Toutefois, la dissuasion demeure une condition fondatrice de l’alliance. Pourtant, il semble naturel de questionner la fragilité des liens entre les membres à travers ces divergences. D’autant plus que l’on observe les évolutions récentes des relations transatlantiques. Dès lors, la dissuasion nucléaire pourrait apparaître à la fois fondatrice et fragilisante pour l’équilibre de l’alliance.

    Un outil historiquement ambivalent

    L’ambivalence de la dissuasion nucléaire suscite aujourd’hui des interrogations quant à sa durabilité et sa stabilité.

    Durant la guerre froide, qui s’apparente au 1er âge nucléaire, la menace imminente de la prolifération balayait tous les doutes quant à la nécessité d’une dissuasion américaine élargie. Les deux utilisations de l’arme atomique par les États-Unis avaient alors provoqué de profonds changements dans les relations internationales. Changements qui ont mené à terme à la création de l’OTAN et de son pendant nucléaire. Le nucléaire au sein de l’OTAN incarnait une garantie de l’alliance face à la puissance de l’autre bloc.

    C’est alors qu’à la fin de cette période, l’absence de menace nucléaire directe dans le monde a mis à mal l’utilité première de la dissuasion élargie. En effet, sous l’effet du 2e âge nucléaire ainsi que de l’effondrement du bloc de l’est, le caractère essentiel de cette dissuasion a pu être remis en cause au sein même de l’alliance. Ces remises en question, plus que de simples désaccords, ont pu porter atteinte à la crédibilité politique de la dissuasion sur laquelle elle repose entièrement. En 1998, des partis de gauche allemands proposent la No First Use Policy, qui, comme son nom l’indique, aurait réduit les occasions d’utiliser la dissuasion nucléaire. Même sans s’intéresser au contenu de ces critiques ou remises en question, le simple fait qu’elles soient présentes dans les divers cercles de réflexion prouve une fragilisation du dispositif. La dissuasion nucléaire repose entièrement sur la crédibilité que les autres États accordent à la possibilité réelle de son emploi. On peut alors observer que des reconsidérations internes remettent en question la stabilité de la dissuasion otanienne.

    Néanmoins, les évènements suivant l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 ont partiellement fait taire ces questionnements. C’est ce qu’on pourrait observer comme un 3e âge nucléaire qui s’étendrait jusqu’à aujourd’hui et qu’il faudrait alors définir.

    Toutefois, ce troisième âge viendrait, lui aussi, avec une certaine difficulté. Notamment lié au contexte politique actuel des États-Unis. Les décalages entre l’administration états-unienne et les autres pays de l’alliance posent encore une fois des questions de crédibilité dans le contexte actuel.

    Fragilisation contemporaine du modèle

    Dans les opinions publiques européennes la question du doute sur la fiabilité des États-Unis à agir pour l’Europe en cas de crise majeure, est aujourd’hui présente. Ce point fait d’autant plus de sens quand on constate que l’administration états-unienne est l’une des principales porteuses des doutes sur la stabilité du modèle de dissuasion, nucléaire comme conventionnel. Difficile de passer à côté des injonctions à davantage de participation des autres pays à leur propre défense. Pourtant, le conflit au Moyen-Orient, dans lequel les États-Unis sont impliqués, permet de répondre partiellement à cette question. Étant géographiquement loin du théâtre des opérations, l’accès dont ils bénéficient aux bases et aux espaces aériens de leurs alliés européens présente un avantage qui permet de relativiser les fragilités de l’alliance sur ce sujet. Malgré les atteintes à la crédibilité de la dissuasion et les divergences internes, la nécessité de cet outil en Europe, au vu des menaces russes et des exigences militaires états-uniennes, offre une certaine stabilité au modèle.

    Alors, bien qu’ambivalente, la dissuasion nucléaire de l’OTAN nécessiterait seulement pour certains des ajustements au troisième âge nucléaire sans pour autant qu’elle indique la fin de la fiabilité du modèle.

    Ajustement complexe

    Ajustement susceptible de survenir dans le cadre d’une redistribution des responsabilités nucléaires en Europe. Néanmoins, il risquerait de provoquer une désolidarisation au sein de l’alliance, ce qui fragiliserait encore davantage l’outil nucléaire. La dissuasion nucléaire avancée française récemment proposée a, par exemple, suscité des réactions variées reflétant des clivages susceptibles de résulter d’un changement profond.

    En Allemagne, Boris Pistorius, ministre fédéral de la Défense depuis 2023, perçoit la dissuasion proposée par le président français comme une potentielle défiance vis-à-vis des États-Unis. Cela pourrait conduire encore une fois à une fragilisation qui risquerait de voir ces membres se désolidariser les uns des autres au travers de leurs opinions.

    Cette désolidarisation survient également au sein même des gouvernements. En Pologne, le premier ministre Donald Tusk renvoyait des signaux favorables à l’initiative française, tandis que Marcin Przydacz, député et ancien membre du gouvernement, soutenait le maintien du fonctionnement actuel, basé sur le nucléaire américain.

    Enfin, pour d’autres, la question posée est différente, plutôt fondée sur la crédibilité de cette initiative que sur ses conséquences pour la stabilité. De la même façon que le doute plane sur la réaction des États-Unis en cas de nécessité, le doute sur l’action de la France nucléaire en cas de violation des intérêts vitaux d’autres États alliés est évoqué à de nombreuses reprises. Ainsi, même la solution envisagée pour la fragilisation de l’outil nucléaire de l’OTAN semble, elle aussi, présenter des fragilités.

    Conclusion

    En bref, la question nucléaire est et a toujours été un point clivant au sein de l’OTAN. Bien que cette dissuasion soit nécessaire et à l’origine de l’alliance, son obsolescence en cas de désolidarisation reste une possibilité. Les divergences entre les membres en font un outil ambivalent, à la fois de fragilisation et de renforcement des positions de l’alliance. Au global, le nucléaire otanien reste efficace et les changements précédents en matière de dissuasion dans les relations internationales ont montré la capacité d’adaptation du modèle, ce qui permet de rester largement optimiste quant à de futurs ajustements.

    Lessa Laloux


    Lessa Laloux est étudiante à Sciences Po Saint-Germain et passionnée par les relations internationales. Elle souhaite, à travers la maîtrise des langues (anglais/espagnol) et une expérience comme celle de cet article, construire une carrière dans ce domaine.

    Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 8 septembre 2026. Illustration : 2026 Istanbul NATO Parliamentary Summit (kureansiklopedi.com).

  • L’OTAN à l’épreuve des guerres cognitives : de la prise de conscience à la résilience collective

    L’OTAN à l’épreuve des guerres cognitives : de la prise de conscience à la résilience collective

    La guerre cognitive : un concept nouveau pour des pratiques anciennes

    À mesure que les affrontements investissent de nouveaux espaces, les perceptions, les raisonnements et les mécanismes de décision tendent eux-mêmes à devenir des cibles. C’est précisément dans cette transformation de l’esprit humain en véritable champ de bataille que réside la logique des guerres cognitives.

    Dans une acception large, la guerre cognitive viserait ainsi à influencer, à altérer, voire à détruire les représentations et pensées d’un adversaire, notamment par l’exploitation de ses biais cognitifs, de ses vulnérabilités psychologiques ou encore de ses émotions. Sans se confondre entièrement avec les guerres psychologiques et informationnelles, elle tendrait à les prolonger et à intégrer certains de leurs procédés.

    Dans ce contexte, la dimension cognitive a progressivement trouvé sa place dans les réflexions conduites au sein de l’écosystème de l’OTAN, en particulier par le Commandement allié Transformation (ACT) et son Innovation Hub. Sans constituer nécessairement une doctrine officiellement adoptée par l’ensemble des Alliés, ces travaux témoignent d’un réel effort de conceptualisation et d’adaptation, comme l’illustre notamment le rapport diffusé en 2020 par l’Innovation Hub de l’ACT de l’OTAN, intitulé « Cognitive warfare. An attack on truth and thought ». Selon ce rapport, la guerre cognitive serait « l’instrumentalisation de l’opinion publique par une entité extérieure, dans le but (1) d’influencer les politiques publiques et gouvernementales et (2) de déstabiliser les institutions publiques ».

    La volonté d’influencer les pensées de l’adversaire et d’exploiter ses mécanismes cognitifs afin de prendre l’ascendant ne constitue pas une pratique nouvelle. La guerre cognitive s’inscrit ainsi dans le prolongement de procédés anciens, ce qui conduit à relativiser les discours tendant à la présenter comme une forme entièrement inédite de conflictualité. Elle a toutefois acquis une ampleur et des modalités nouvelles depuis plusieurs années, principalement sous l’effet du développement des nouvelles technologies et de l’essor des réseaux sociaux.

    De la conceptualisation à l’adaptation institutionnelle de l’OTAN

    Au-delà des travaux exploratoires conduits par l’Innovation Hub de l’ACT, la dimension cognitive fait progressivement l’objet d’une prise en compte institutionnelle au sein de l’Alliance. Toutefois, cette évolution ne signifie pas que le champ cognitif ait été officiellement reconnu, à ce jour, comme un milieu d’opérations autonome. L’OTAN distingue toujours cinq milieux d’opérations : terrestre, aérien, maritime, cyber et spatial, ce dernier ayant été reconnu comme cinquième milieu en 2019. La dimension cognitive est donc plutôt appréhendée de manière transversale, au croisement des menaces hybrides et informationnelles.

    Sans consacrer explicitement la guerre cognitive, la déclaration adoptée lors du sommet de Washington, le 10 juillet 2024, peut néanmoins être lue comme une manifestation de la prise en compte croissante des vulnérabilités informationnelles et sociétales que les opérations cognitives cherchent précisément à exploiter. Dans cette idée, la déclaration adoptée à Washington affirme que la « résilience nationale et notre résilience collective sont primordiales pour la crédibilité de notre dissuasion et de notre défense ». Les Alliés s’engagent notamment à améliorer leur capacité à faire face aux menaces hybrides les visant. Ils prévoient également de développer leurs capacités à lutter contre les opérations hostiles de désinformation tout en renforçant leurs mécanismes d’alerte et de communication stratégique.

    Le sommet d’Ankara des 7 et 8 juillet 2026 semble s’inscrire dans la continuité de ces orientations. La déclaration adoptée à cette occasion souligne que l’Alliance doit poursuivre son adaptation face à un environnement marqué par la compétition stratégique, les menaces hybrides et l’instabilité. Les Alliés indiquent également mettre au point de nouvelles capacités technologiques : « Nous mettons au point un cloud de combat interopérable à l’échelle transatlantique et adoptons de puissants modèles d’intelligence artificielle ».

    Sans reconnaître pour autant la dimension cognitive comme un milieu d’opérations autonome, ces mesures renforcent, de facto, les moyens technologiques, informationnels et décisionnels susceptibles d’être mobilisés face à l’intensification des stratégies d’influence et de manipulation cognitive.

    Des structures au service de la résilience

    Au-delà des orientations et des engagements adoptés lors des sommets, l’adaptation de l’OTAN repose également sur des structures permanentes. Créé en 2022 et placé sous l’autorité du Conseil de l’Atlantique Nord, le « Comité pour la résilience » est chargé de définir les orientations générales et de coordonner les activités de l’OTAN en matière de résilience, notamment face aux menaces hybrides.

    De plus, le Centre d’excellence pour la communication stratégique (StratCom COE), accrédité par l’OTAN et basé à Riga, contribue aux travaux de l’Alliance par ses activités de recherche, d’analyse et de formation dans les domaines de la communication stratégique, de la désinformation et des opérations d’influence. Il demeure toutefois extérieur à la structure de commandement de l’OTAN et ne s’exprime pas officiellement en son nom.

    Conclusion

    In fine, si l’OTAN n’a pas, à ce jour, officiellement consacré la dimension cognitive comme un nouveau milieu d’opérations, elle paraît néanmoins en intégrer progressivement les enjeux dans ses réflexions conceptuelles, sa lutte contre les menaces informationnelles et ses politiques de résilience.

    L’un des principaux défis de l’Alliance consiste désormais à poursuivre la traduction de cette prise de conscience en capacités coordonnées, sans fragiliser les principes démocratiques qu’elle entend protéger.

    Camille Denis


    Titulaire de deux masters obtenus à Sciences Po Aix, Camille Denis est enseignant et analyste en géopolitique, conférencier ainsi que directeur du département des études transversales de l’Institut d’études de géopolitique appliquée.

    Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 31 août 2026. Illustration : image générée par l’IA.

  • Les pays baltes, un enjeu stratégique majeur pour le Kremlin

    Les pays baltes, un enjeu stratégique majeur pour le Kremlin

    Les pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) voient leur position se fragiliser face à la multiplication des menaces russes à leurs frontières, et ce, particulièrement depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. En effet, bien qu’étant tous membres de l’OTAN depuis 2004, ces derniers doivent faire face aux ambitions de Vladimir Poutine, qui continue d’éprouver les derniers pays membres de l’organisation sur le flanc Est de l’Europe. Héritant d’une histoire commune contestée, point d’appui incontournable de la défense occidentale, cible privilégiée d’une guerre hybride faite de cyberattaques et de désinformation : les pays baltes cristallisent aujourd’hui l’ensemble des tensions entre Moscou et l’Occident. Entre poids de l’histoire, rapport de force militaire et nouvelles formes de guerre, nous verrons que les pays baltes sont devenus le symptôme le plus visible d’une confrontation Est-Ouest en pleine recomposition.

    À quelques centaines de kilomètres de Saint-Pétersbourg, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie occupent une place géostratégique centrale sur la carte géopolitique européenne. En effet, ces trois petits pays qui partagent près de 800 km de frontières avec leur voisin, sont longtemps demeurés sous le joug de l’ancienne puissance soviétique en particulier depuis le début de la Seconde Guerre mondiale. Rappelons l’invasion des pays baltes par l’URSS en juin 1940, composante du pacte germano-soviétique. Il faut attendre 1991 et l’effondrement de l’URSS pour que Tallinn, Riga et Vilnius retrouvent leur souveraineté.

    Pour autant, leur indépendance récente, la proximité géographique et les liens historiques qui relient la Russie aux pays baltes ne semblent pas avoir évité un rapprochement des anciennes républiques soviétiques avec l’Occident. En effet, cette proximité nouvelle vécue par Moscou comme une trahison, n’a pas empêché l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie de pleinement s’intégrer dans les organisations européennes et internationales (Union européenne, OTAN, espace Schengen, zone euro, etc.), renforçant la rancune de leur voisin russe. Vladimir Poutine dénonce l’appartenance des pays baltes à ce qu’il qualifie, de manière péjorative, d’ »Occident collectif ».

    Fortes de leur histoire partagée, les républiques baltes conservent néanmoins une part importante de minorités russophones, instrumentalisées par le Kremlin. En effet, Moscou tente de justifier son ingérence sur « l’étranger proche » en s’appuyant sur l’importante présence de populations russophones en Estonie et en Lettonie notamment. Ces minorités représentent dès lors un enjeu central de récupération politique. En février 2006 par exemple, le président de la Fédération de Russie affirmait que les Russes constituaient 60 % de la population de Riga, un chiffre démenti par Ainars Latkovskis, alors ministre letton chargé de l’Intégration sociale.

    Au-delà du rapprochement des pays baltes avec l’Occident, les tensions sont exacerbées par les menaces à répétition de la Russie. En effet, la Lituanie particulièrement, s’inquiète de la militarisation de Kaliningrad, l’enclave russe qui partage sa frontière. De ce fait, le Kremlin dispose d’un avant-poste militaire stratégique en Baltique, au sein de l’OTAN. Vladimir Poutine a ainsi renforcé la présence militaire dans l’enclave : selon les autorités russes, les missiles Iskander (SS-26 selon la terminologie de l’OTAN) sont censés remplacer les missiles balistiques tactiques à courte portée Tochka (SS-21). Avec une portée d’environ 500 km, contre 120 km pour leur prédécesseur, ces nouveaux missiles sont par conséquent susceptibles de menacer l’ensemble des pays voisins du pourtour baltique.

    Moscou mise en effet sur sa position stratégique pour augmenter la pression sur le flanc Nord-Est de l’Europe, isolant les nations baltes encerclées avec la Biélorussie. Ainsi, le corridor de Suwałki devient un point névralgique de la défense occidentale, constituant le seul point de rattachement des pays baltes avec le reste de l’OTAN. C’est dans ce contexte que l’OTAN a développé des réponses afin de renforcer le flanc Est. À la demande polonaise, l’opération « Sentinelle orientale » ou « Sentinelle de l’Est » a été lancée le 12 septembre 2025 face aux incursions de drones russes dans l’espace aérien polonais.

    De plus, Kaliningrad dispose d’une position stratégique commerciale grâce à son littoral sur la mer Baltique. La Russie cherche donc à maintenir son influence dans la région, ce qui est souligné par Michel Foucher qui définit les pays baltes par le projet russe : « une zone de battement avec toujours comme enjeu, à l’arrière-plan, le contrôle […] de l’isthme Baltique/mer Noire ».

    La Russie a donc pour objectif de s’imposer face à la dissuasion de l’OTAN et mise, pour ce faire, sur un nouvel outil de pression : la guerre hybride. En effet, les pays membres sont victimes de cyberattaques à répétition, en particulier sur le flanc Est (renforcé par la guerre en Ukraine) : espionnage, sabotage, logiciels malveillants, etc. On se souvient de l’incursion, en mai dernier, de drones ukrainiens égarés au-dessus de la Lituanie, un épisode qui, bien qu’accidentel, illustre combien la guerre en Ukraine déstabilise indirectement la région. Cette stratégie russe semble en effet déstabiliser les gouvernements baltes, comme la chute du gouvernement letton en mai 2026 a pu nous le démontrer. Evika Silina, alors première ministre du pays, a démissionné face à l’incapacité du gouvernement à empêcher les incursions de drones.

    Théâtre du soft power russe, les pays baltes semblent adopter des positions plus ambiguës à l’égard de Moscou, qui se dote d’armes de propagande efficaces. Bien que les pays baltes soient intégrés dans les institutions européennes et partagent les valeurs qui y sont associées, ces derniers voient leur situation politique intérieure ébranlée. L’Estonie et la Lettonie sont particulièrement touchées par des mouvements politiques parfois jugés pro-russes. En Lettonie notamment, le parti « Union russe de Lettonie » ne cesse de défendre les intérêts du Kremlin sur le sol letton, alors même que Riga concentre une grosse partie de russophones sur son territoire. S’opère alors une véritable lutte d’influence interne entre la propagande russe et les valeurs démocratiques occidentales.

    Face à la menace que représente la Russie, l’OTAN craint une répétition du scénario ukrainien transposé aux États baltes. Ces derniers constituent une « passerelle » Est/Ouest, en première ligne face au danger de l’ancienne puissance soviétique.

    En somme, les pays baltes sont en proie au bellicisme russe qui cherche à fragiliser les sociétés occidentales, en ciblant le flanc Est de l’OTAN. Le Kremlin mise sur les liens historiques qu’il conserve avec les pays baltes, en particulier les minorités russophones implantées en Estonie et en Lettonie, mais aussi par le biais militaire qui menace particulièrement la Lituanie. Enfin, Vladimir Poutine rebat les cartes des influences par le biais de la guerre hybride qui déstabilise les pays membres de l’OTAN, et augmente la crainte d’une possible annexion future en Baltique.

    Clémence Lalain


    Clémence Lalain, étudiante en deuxième année d’une bi-licence d’Histoire et de Science politique à l’Institut Catholique de Paris, s’intéresse particulièrement aux enjeux géopolitiques et diplomatiques contemporains, tout en cultivant un attrait pour les questions relatives aux droits humains et aux inégalités.

    Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 25 août 2026. Illustration : KavalenkavaVolha – Fotolia.

  • Groenland : l’héritage militaire de l’OTAN à l’épreuve du changement climatique

    Groenland : l’héritage militaire de l’OTAN à l’épreuve du changement climatique

    En janvier 2026, le président américain Donald Trump réitère publiquement sa volonté d’annexer le Groenland, réaffirmant, à l’échelle internationale, l’importance que revêt cet espace. Toutefois, Trump avait déjà exprimé cette ambition en 2019. Cette réaffirmation du président témoigne d’une réalité importante : l’Arctique n’a jamais cessé d’être un enjeu géopolitique. Cet attrait pour la plus grande île au monde s’explique par le fait qu’elle concentre à elle seule les tensions qui animent la région : ressources naturelles importantes, position géographique stratégique, mais surtout présence d’infrastructures militaires héritées de la guerre froide, que le changement climatique revisibilise. L’enjeu arctique, et notamment celui du Groenland, dépasse l’ambition américaine : il s’agit de comprendre comment un héritage vieux de 70 ans redevient un facteur de la recomposition géopolitique contemporaine.

    Militarisation d’un continent gelé

    Longtemps considéré comme un désert glacé sans intérêt stratégique, le pôle Nord devient un théâtre d’opérations militaires de premier ordre dès la fin des années 1940. L’Arctique obtient son importance géostratégique à travers le déploiement de missiles nucléaires sur son territoire, puisque le pôle arctique constitue la route la plus courte entre le territoire américain et le territoire soviétique. Cette route polaire représentait un raccourci stratégique considérable pour les missiles balistiques intercontinentaux.

    Les infrastructures militaires constituent le vestige de la guerre froide au Groenland. En 1951, un accord bilatéral est signé entre le Danemark et les États-Unis, dans le cadre de l’Alliance atlantique, autorisant la construction de la base de Thulé, aujourd’hui nommée Pitufik. Cette base constitue l’infrastructure la plus emblématique de la militarisation arctique, la Distant Early Warning (DEW) Line. Construite entre 1954 et 1957, la DEW Line constitue le premier et le plus significatif dispositif de surveillance et de défense. En effet, il s’agit d’un « système de stations radar le long du 69e parallèle nord, à 300 km du cercle polaire ». Moins documenté, le Camp Century est construit à partir de 1959, avec un objectif militaire précis : l’opération IceWorm, qui visait à déployer jusqu’à six cents missiles nucléaires vers l’URSS, par un réseau de tunnels creusés sous la calotte glaciaire du Groenland.

    Du côté soviétique, la militarisation de l’Arctique prend des formes différentes. La base navale de Severomorsk constituait le cœur opérationnel de la flotte du Nord soviétique. Parallèlement, l’Union soviétique conduit, à partir de 1955, une centaine d’essais nucléaires sur l’archipel de la Nouvelle-Zemble, dont le plus puissant de l’histoire : la Tsar Bomba. En 1961, la Tsar Bomba explosa avec une puissance estimée à 4 000 fois celle de la bombe larguée sur Hiroshima.

    Ces deux puissances ont en commun d’avoir traité l’environnement arctique non comme une contrainte, mais comme une ressource tactique, avec l’idée que la glace et le pergélisol offraient dissimulation et stabilité. Il s’agit d’une hypothèse qui s’est révélée fragile.

    La fonte de la glace comme révélatrice du passé

    La chute de l’URSS en 1991 a entraîné l’abandon précipité de la plupart de ces installations, sans réel programme de dépollution. Côté soviétique, l’effondrement économique a rendu impossible toute gestion sérieuse des sites contaminés. Côté américain, les efforts sont restés partiels : le nettoyage de la ligne DEW au Canada n’a débuté qu’en 1996, et seulement 21 des 42 sites canadiens ont été traités. Le Camp Century, fermé en 1967 et laissé sans maintenance, a vu ses tunnels s’effondrer, bloquant toute entrée, évacuation et tout nettoyage de cette infrastructure. Sous la calotte glaciaire, les autorités américaines jugeaient, de plus, que les déchets enfouis ne présentaient aucun risque de contamination.

    C’est précisément cette hypothèse que le changement climatique est en train de démentir. Selon le sixième rapport du GIEC publié en 2021, l’Arctique se réchauffe de deux à quatre fois plus vite que la moyenne mondiale. Ce phénomène est connu sous le terme d’« amplification arctique ». Le pergélisol, qui couvre environ un quart des terres émergées de l’hémisphère nord, fonctionnait jusqu’ici comme un système naturel de stockage du carbone, mais aussi des déchets militaires qui y avaient été enfouis. Son dégel progressif menace de tout relâcher, engendrant la contamination de toute une région.

    Le cas du Camp Century est le plus documenté. Selon le lieutenant-colonel Sébastien Noël, la base contiendrait encore des dizaines de milliers de litres de carburant, des résidus radioactifs et des millions de litres d’eaux usées susceptibles, à terme, de se déverser dans l’océan. Sur l’archipel de la Nouvelle-Zemble, ce sont les retombées des essais nucléaires soviétiques qui risquent d’être mobilisées et réintroduites dans les chaînes alimentaires marines, avec des conséquences sanitaires lourdes pour les populations autochtones, premières concernées par une contamination dont elles ne sont pourtant pas responsables.

    Une région à nouveau convoitée

    Ce réchauffement climatique, qui menace de réactiver les dangers du passé, ouvre paradoxalement de nouvelles opportunités stratégiques et alimente une seconde militarisation depuis le milieu des années 2000. En 2007, la Russie a planté symboliquement un drapeau à plus de 4 000 mètres sous le pôle Nord. Depuis, selon le géographe Jean Radvanyi, la Russie a remis en état huit anciennes bases et en a construit six nouvelles, tout en conservant le monopole mondial des brise-glaces nucléaires. En réaction, l’OTAN s’est reconfigurée sur son flanc nord, avec l’adhésion de la Finlande en 2023, puis de la Suède en 2024, et a lancé en février 2026 le programme Arctic Sentry. La Chine, sans posséder le moindre territoire arctique, y déploie une stratégie économique et scientifique ambitieuse, motivée par l’accès aux ressources énergétiques et aux nouvelles routes maritimes.

    Conclusion

    Le Groenland constitue l’héritage militaire de l’OTAN en Arctique : la base de Thulé, devenue Pitufik, et le Camp Century enfoui sous la glace, issus d’un accord bilatéral ; un changement climatique qui, en faisant fondre cet héritage, le transforme en menace ; et une remise en jeu géopolitique, entre les déclarations répétées de Donald Trump, le retour des bases russes et l’intérêt affiché de la Chine. À l’échelle d’un seul et même territoire, le Groenland concentre les enjeux de l’Arctique. L’île restera le lieu où se joue, concrètement, la rencontre entre la mémoire de la guerre froide et les rivalités de puissance de demain.

    Leila Bekkouche


    Leila Bekkouche est étudiante en Master d’Études Politiques à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Ses travaux portent sur l’héritage physique de la Guerre froide en Arctique, sous la direction de Sebastian Grevsmühl. Elle s’intéresse aux croisements de l’histoire militaire, du changement climatique et de la géopolitique contemporaine de l’espace arctique.

    Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 11 août 2026. Illustration : une pancarte « Le Groenland n’est pas à vendre ! » à Nuuk, le 20 janvier 2026 – Mads Claus Rasmussen / Ouest-France.