La guerre cognitive : un concept nouveau pour des pratiques anciennes
À mesure que les affrontements investissent de nouveaux espaces, les perceptions, les raisonnements et les mécanismes de décision tendent eux-mêmes à devenir des cibles. C’est précisément dans cette transformation de l’esprit humain en véritable champ de bataille que réside la logique des guerres cognitives.
Dans une acception large, la guerre cognitive viserait ainsi à influencer, à altérer, voire à détruire les représentations et pensées d’un adversaire, notamment par l’exploitation de ses biais cognitifs, de ses vulnérabilités psychologiques ou encore de ses émotions. Sans se confondre entièrement avec les guerres psychologiques et informationnelles, elle tendrait à les prolonger et à intégrer certains de leurs procédés.
Dans ce contexte, la dimension cognitive a progressivement trouvé sa place dans les réflexions conduites au sein de l’écosystème de l’OTAN, en particulier par le Commandement allié Transformation (ACT) et son Innovation Hub. Sans constituer nécessairement une doctrine officiellement adoptée par l’ensemble des Alliés, ces travaux témoignent d’un réel effort de conceptualisation et d’adaptation, comme l’illustre notamment le rapport diffusé en 2020 par l’Innovation Hub de l’ACT de l’OTAN, intitulé « Cognitive warfare. An attack on truth and thought ». Selon ce rapport, la guerre cognitive serait « l’instrumentalisation de l’opinion publique par une entité extérieure, dans le but (1) d’influencer les politiques publiques et gouvernementales et (2) de déstabiliser les institutions publiques ».
La volonté d’influencer les pensées de l’adversaire et d’exploiter ses mécanismes cognitifs afin de prendre l’ascendant ne constitue pas une pratique nouvelle. La guerre cognitive s’inscrit ainsi dans le prolongement de procédés anciens, ce qui conduit à relativiser les discours tendant à la présenter comme une forme entièrement inédite de conflictualité. Elle a toutefois acquis une ampleur et des modalités nouvelles depuis plusieurs années, principalement sous l’effet du développement des nouvelles technologies et de l’essor des réseaux sociaux.
De la conceptualisation à l’adaptation institutionnelle de l’OTAN
Au-delà des travaux exploratoires conduits par l’Innovation Hub de l’ACT, la dimension cognitive fait progressivement l’objet d’une prise en compte institutionnelle au sein de l’Alliance. Toutefois, cette évolution ne signifie pas que le champ cognitif ait été officiellement reconnu, à ce jour, comme un milieu d’opérations autonome. L’OTAN distingue toujours cinq milieux d’opérations : terrestre, aérien, maritime, cyber et spatial, ce dernier ayant été reconnu comme cinquième milieu en 2019. La dimension cognitive est donc plutôt appréhendée de manière transversale, au croisement des menaces hybrides et informationnelles.
Sans consacrer explicitement la guerre cognitive, la déclaration adoptée lors du sommet de Washington, le 10 juillet 2024, peut néanmoins être lue comme une manifestation de la prise en compte croissante des vulnérabilités informationnelles et sociétales que les opérations cognitives cherchent précisément à exploiter. Dans cette idée, la déclaration adoptée à Washington affirme que la « résilience nationale et notre résilience collective sont primordiales pour la crédibilité de notre dissuasion et de notre défense ». Les Alliés s’engagent notamment à améliorer leur capacité à faire face aux menaces hybrides les visant. Ils prévoient également de développer leurs capacités à lutter contre les opérations hostiles de désinformation tout en renforçant leurs mécanismes d’alerte et de communication stratégique.
Le sommet d’Ankara des 7 et 8 juillet 2026 semble s’inscrire dans la continuité de ces orientations. La déclaration adoptée à cette occasion souligne que l’Alliance doit poursuivre son adaptation face à un environnement marqué par la compétition stratégique, les menaces hybrides et l’instabilité. Les Alliés indiquent également mettre au point de nouvelles capacités technologiques : « Nous mettons au point un cloud de combat interopérable à l’échelle transatlantique et adoptons de puissants modèles d’intelligence artificielle ».
Sans reconnaître pour autant la dimension cognitive comme un milieu d’opérations autonome, ces mesures renforcent, de facto, les moyens technologiques, informationnels et décisionnels susceptibles d’être mobilisés face à l’intensification des stratégies d’influence et de manipulation cognitive.
Des structures au service de la résilience
Au-delà des orientations et des engagements adoptés lors des sommets, l’adaptation de l’OTAN repose également sur des structures permanentes. Créé en 2022 et placé sous l’autorité du Conseil de l’Atlantique Nord, le « Comité pour la résilience » est chargé de définir les orientations générales et de coordonner les activités de l’OTAN en matière de résilience, notamment face aux menaces hybrides.
De plus, le Centre d’excellence pour la communication stratégique (StratCom COE), accrédité par l’OTAN et basé à Riga, contribue aux travaux de l’Alliance par ses activités de recherche, d’analyse et de formation dans les domaines de la communication stratégique, de la désinformation et des opérations d’influence. Il demeure toutefois extérieur à la structure de commandement de l’OTAN et ne s’exprime pas officiellement en son nom.
Conclusion
In fine, si l’OTAN n’a pas, à ce jour, officiellement consacré la dimension cognitive comme un nouveau milieu d’opérations, elle paraît néanmoins en intégrer progressivement les enjeux dans ses réflexions conceptuelles, sa lutte contre les menaces informationnelles et ses politiques de résilience.
L’un des principaux défis de l’Alliance consiste désormais à poursuivre la traduction de cette prise de conscience en capacités coordonnées, sans fragiliser les principes démocratiques qu’elle entend protéger.
Camille Denis
Titulaire de deux masters obtenus à Sciences Po Aix, Camille Denis est enseignant et analyste en géopolitique, conférencier ainsi que directeur du département des études transversales de l’Institut d’études de géopolitique appliquée.
Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 31 août 2026. Illustration : image générée par l’IA.


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