Les pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) voient leur position se fragiliser face à la multiplication des menaces russes à leurs frontières, et ce, particulièrement depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. En effet, bien qu’étant tous membres de l’OTAN depuis 2004, ces derniers doivent faire face aux ambitions de Vladimir Poutine, qui continue d’éprouver les derniers pays membres de l’organisation sur le flanc Est de l’Europe. Héritant d’une histoire commune contestée, point d’appui incontournable de la défense occidentale, cible privilégiée d’une guerre hybride faite de cyberattaques et de désinformation : les pays baltes cristallisent aujourd’hui l’ensemble des tensions entre Moscou et l’Occident. Entre poids de l’histoire, rapport de force militaire et nouvelles formes de guerre, nous verrons que les pays baltes sont devenus le symptôme le plus visible d’une confrontation Est-Ouest en pleine recomposition.
À quelques centaines de kilomètres de Saint-Pétersbourg, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie occupent une place géostratégique centrale sur la carte géopolitique européenne. En effet, ces trois petits pays qui partagent près de 800 km de frontières avec leur voisin, sont longtemps demeurés sous le joug de l’ancienne puissance soviétique en particulier depuis le début de la Seconde Guerre mondiale. Rappelons l’invasion des pays baltes par l’URSS en juin 1940, composante du pacte germano-soviétique. Il faut attendre 1991 et l’effondrement de l’URSS pour que Tallinn, Riga et Vilnius retrouvent leur souveraineté.
Pour autant, leur indépendance récente, la proximité géographique et les liens historiques qui relient la Russie aux pays baltes ne semblent pas avoir évité un rapprochement des anciennes républiques soviétiques avec l’Occident. En effet, cette proximité nouvelle vécue par Moscou comme une trahison, n’a pas empêché l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie de pleinement s’intégrer dans les organisations européennes et internationales (Union européenne, OTAN, espace Schengen, zone euro, etc.), renforçant la rancune de leur voisin russe. Vladimir Poutine dénonce l’appartenance des pays baltes à ce qu’il qualifie, de manière péjorative, d’ »Occident collectif ».
Fortes de leur histoire partagée, les républiques baltes conservent néanmoins une part importante de minorités russophones, instrumentalisées par le Kremlin. En effet, Moscou tente de justifier son ingérence sur « l’étranger proche » en s’appuyant sur l’importante présence de populations russophones en Estonie et en Lettonie notamment. Ces minorités représentent dès lors un enjeu central de récupération politique. En février 2006 par exemple, le président de la Fédération de Russie affirmait que les Russes constituaient 60 % de la population de Riga, un chiffre démenti par Ainars Latkovskis, alors ministre letton chargé de l’Intégration sociale.
Au-delà du rapprochement des pays baltes avec l’Occident, les tensions sont exacerbées par les menaces à répétition de la Russie. En effet, la Lituanie particulièrement, s’inquiète de la militarisation de Kaliningrad, l’enclave russe qui partage sa frontière. De ce fait, le Kremlin dispose d’un avant-poste militaire stratégique en Baltique, au sein de l’OTAN. Vladimir Poutine a ainsi renforcé la présence militaire dans l’enclave : selon les autorités russes, les missiles Iskander (SS-26 selon la terminologie de l’OTAN) sont censés remplacer les missiles balistiques tactiques à courte portée Tochka (SS-21). Avec une portée d’environ 500 km, contre 120 km pour leur prédécesseur, ces nouveaux missiles sont par conséquent susceptibles de menacer l’ensemble des pays voisins du pourtour baltique.
Moscou mise en effet sur sa position stratégique pour augmenter la pression sur le flanc Nord-Est de l’Europe, isolant les nations baltes encerclées avec la Biélorussie. Ainsi, le corridor de Suwałki devient un point névralgique de la défense occidentale, constituant le seul point de rattachement des pays baltes avec le reste de l’OTAN. C’est dans ce contexte que l’OTAN a développé des réponses afin de renforcer le flanc Est. À la demande polonaise, l’opération « Sentinelle orientale » ou « Sentinelle de l’Est » a été lancée le 12 septembre 2025 face aux incursions de drones russes dans l’espace aérien polonais.
De plus, Kaliningrad dispose d’une position stratégique commerciale grâce à son littoral sur la mer Baltique. La Russie cherche donc à maintenir son influence dans la région, ce qui est souligné par Michel Foucher qui définit les pays baltes par le projet russe : « une zone de battement avec toujours comme enjeu, à l’arrière-plan, le contrôle […] de l’isthme Baltique/mer Noire ».
La Russie a donc pour objectif de s’imposer face à la dissuasion de l’OTAN et mise, pour ce faire, sur un nouvel outil de pression : la guerre hybride. En effet, les pays membres sont victimes de cyberattaques à répétition, en particulier sur le flanc Est (renforcé par la guerre en Ukraine) : espionnage, sabotage, logiciels malveillants, etc. On se souvient de l’incursion, en mai dernier, de drones ukrainiens égarés au-dessus de la Lituanie, un épisode qui, bien qu’accidentel, illustre combien la guerre en Ukraine déstabilise indirectement la région. Cette stratégie russe semble en effet déstabiliser les gouvernements baltes, comme la chute du gouvernement letton en mai 2026 a pu nous le démontrer. Evika Silina, alors première ministre du pays, a démissionné face à l’incapacité du gouvernement à empêcher les incursions de drones.
Théâtre du soft power russe, les pays baltes semblent adopter des positions plus ambiguës à l’égard de Moscou, qui se dote d’armes de propagande efficaces. Bien que les pays baltes soient intégrés dans les institutions européennes et partagent les valeurs qui y sont associées, ces derniers voient leur situation politique intérieure ébranlée. L’Estonie et la Lettonie sont particulièrement touchées par des mouvements politiques parfois jugés pro-russes. En Lettonie notamment, le parti « Union russe de Lettonie » ne cesse de défendre les intérêts du Kremlin sur le sol letton, alors même que Riga concentre une grosse partie de russophones sur son territoire. S’opère alors une véritable lutte d’influence interne entre la propagande russe et les valeurs démocratiques occidentales.
Face à la menace que représente la Russie, l’OTAN craint une répétition du scénario ukrainien transposé aux États baltes. Ces derniers constituent une « passerelle » Est/Ouest, en première ligne face au danger de l’ancienne puissance soviétique.
En somme, les pays baltes sont en proie au bellicisme russe qui cherche à fragiliser les sociétés occidentales, en ciblant le flanc Est de l’OTAN. Le Kremlin mise sur les liens historiques qu’il conserve avec les pays baltes, en particulier les minorités russophones implantées en Estonie et en Lettonie, mais aussi par le biais militaire qui menace particulièrement la Lituanie. Enfin, Vladimir Poutine rebat les cartes des influences par le biais de la guerre hybride qui déstabilise les pays membres de l’OTAN, et augmente la crainte d’une possible annexion future en Baltique.
Clémence Lalain
Clémence Lalain, étudiante en deuxième année d’une bi-licence d’Histoire et de Science politique à l’Institut Catholique de Paris, s’intéresse particulièrement aux enjeux géopolitiques et diplomatiques contemporains, tout en cultivant un attrait pour les questions relatives aux droits humains et aux inégalités.
Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 25 août 2026. Illustration : KavalenkavaVolha – Fotolia.


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