En janvier 2026, le président américain Donald Trump réitère publiquement sa volonté d’annexer le Groenland, réaffirmant, à l’échelle internationale, l’importance que revêt cet espace. Toutefois, Trump avait déjà exprimé cette ambition en 2019. Cette réaffirmation du président témoigne d’une réalité importante : l’Arctique n’a jamais cessé d’être un enjeu géopolitique. Cet attrait pour la plus grande île au monde s’explique par le fait qu’elle concentre à elle seule les tensions qui animent la région : ressources naturelles importantes, position géographique stratégique, mais surtout présence d’infrastructures militaires héritées de la guerre froide, que le changement climatique revisibilise. L’enjeu arctique, et notamment celui du Groenland, dépasse l’ambition américaine : il s’agit de comprendre comment un héritage vieux de 70 ans redevient un facteur de la recomposition géopolitique contemporaine.
Militarisation d’un continent gelé
Longtemps considéré comme un désert glacé sans intérêt stratégique, le pôle Nord devient un théâtre d’opérations militaires de premier ordre dès la fin des années 1940. L’Arctique obtient son importance géostratégique à travers le déploiement de missiles nucléaires sur son territoire, puisque le pôle arctique constitue la route la plus courte entre le territoire américain et le territoire soviétique. Cette route polaire représentait un raccourci stratégique considérable pour les missiles balistiques intercontinentaux.
Les infrastructures militaires constituent le vestige de la guerre froide au Groenland. En 1951, un accord bilatéral est signé entre le Danemark et les États-Unis, dans le cadre de l’Alliance atlantique, autorisant la construction de la base de Thulé, aujourd’hui nommée Pitufik. Cette base constitue l’infrastructure la plus emblématique de la militarisation arctique, la Distant Early Warning (DEW) Line. Construite entre 1954 et 1957, la DEW Line constitue le premier et le plus significatif dispositif de surveillance et de défense. En effet, il s’agit d’un « système de stations radar le long du 69e parallèle nord, à 300 km du cercle polaire ». Moins documenté, le Camp Century est construit à partir de 1959, avec un objectif militaire précis : l’opération IceWorm, qui visait à déployer jusqu’à six cents missiles nucléaires vers l’URSS, par un réseau de tunnels creusés sous la calotte glaciaire du Groenland.
Du côté soviétique, la militarisation de l’Arctique prend des formes différentes. La base navale de Severomorsk constituait le cœur opérationnel de la flotte du Nord soviétique. Parallèlement, l’Union soviétique conduit, à partir de 1955, une centaine d’essais nucléaires sur l’archipel de la Nouvelle-Zemble, dont le plus puissant de l’histoire : la Tsar Bomba. En 1961, la Tsar Bomba explosa avec une puissance estimée à 4 000 fois celle de la bombe larguée sur Hiroshima.
Ces deux puissances ont en commun d’avoir traité l’environnement arctique non comme une contrainte, mais comme une ressource tactique, avec l’idée que la glace et le pergélisol offraient dissimulation et stabilité. Il s’agit d’une hypothèse qui s’est révélée fragile.
La fonte de la glace comme révélatrice du passé
La chute de l’URSS en 1991 a entraîné l’abandon précipité de la plupart de ces installations, sans réel programme de dépollution. Côté soviétique, l’effondrement économique a rendu impossible toute gestion sérieuse des sites contaminés. Côté américain, les efforts sont restés partiels : le nettoyage de la ligne DEW au Canada n’a débuté qu’en 1996, et seulement 21 des 42 sites canadiens ont été traités. Le Camp Century, fermé en 1967 et laissé sans maintenance, a vu ses tunnels s’effondrer, bloquant toute entrée, évacuation et tout nettoyage de cette infrastructure. Sous la calotte glaciaire, les autorités américaines jugeaient, de plus, que les déchets enfouis ne présentaient aucun risque de contamination.
C’est précisément cette hypothèse que le changement climatique est en train de démentir. Selon le sixième rapport du GIEC publié en 2021, l’Arctique se réchauffe de deux à quatre fois plus vite que la moyenne mondiale. Ce phénomène est connu sous le terme d’« amplification arctique ». Le pergélisol, qui couvre environ un quart des terres émergées de l’hémisphère nord, fonctionnait jusqu’ici comme un système naturel de stockage du carbone, mais aussi des déchets militaires qui y avaient été enfouis. Son dégel progressif menace de tout relâcher, engendrant la contamination de toute une région.
Le cas du Camp Century est le plus documenté. Selon le lieutenant-colonel Sébastien Noël, la base contiendrait encore des dizaines de milliers de litres de carburant, des résidus radioactifs et des millions de litres d’eaux usées susceptibles, à terme, de se déverser dans l’océan. Sur l’archipel de la Nouvelle-Zemble, ce sont les retombées des essais nucléaires soviétiques qui risquent d’être mobilisées et réintroduites dans les chaînes alimentaires marines, avec des conséquences sanitaires lourdes pour les populations autochtones, premières concernées par une contamination dont elles ne sont pourtant pas responsables.
Une région à nouveau convoitée
Ce réchauffement climatique, qui menace de réactiver les dangers du passé, ouvre paradoxalement de nouvelles opportunités stratégiques et alimente une seconde militarisation depuis le milieu des années 2000. En 2007, la Russie a planté symboliquement un drapeau à plus de 4 000 mètres sous le pôle Nord. Depuis, selon le géographe Jean Radvanyi, la Russie a remis en état huit anciennes bases et en a construit six nouvelles, tout en conservant le monopole mondial des brise-glaces nucléaires. En réaction, l’OTAN s’est reconfigurée sur son flanc nord, avec l’adhésion de la Finlande en 2023, puis de la Suède en 2024, et a lancé en février 2026 le programme Arctic Sentry. La Chine, sans posséder le moindre territoire arctique, y déploie une stratégie économique et scientifique ambitieuse, motivée par l’accès aux ressources énergétiques et aux nouvelles routes maritimes.
Conclusion
Le Groenland constitue l’héritage militaire de l’OTAN en Arctique : la base de Thulé, devenue Pitufik, et le Camp Century enfoui sous la glace, issus d’un accord bilatéral ; un changement climatique qui, en faisant fondre cet héritage, le transforme en menace ; et une remise en jeu géopolitique, entre les déclarations répétées de Donald Trump, le retour des bases russes et l’intérêt affiché de la Chine. À l’échelle d’un seul et même territoire, le Groenland concentre les enjeux de l’Arctique. L’île restera le lieu où se joue, concrètement, la rencontre entre la mémoire de la guerre froide et les rivalités de puissance de demain.
Leila Bekkouche
Leila Bekkouche est étudiante en Master d’Études Politiques à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Ses travaux portent sur l’héritage physique de la Guerre froide en Arctique, sous la direction de Sebastian Grevsmühl. Elle s’intéresse aux croisements de l’histoire militaire, du changement climatique et de la géopolitique contemporaine de l’espace arctique.
Les articles publiés dans le Journal de l’AFCEA expriment uniquement le point de vue de leurs auteurs. Article publié initialement sur LinkedIn le 11 août 2026. Illustration : une pancarte « Le Groenland n’est pas à vendre ! » à Nuuk, le 20 janvier 2026 – Mads Claus Rasmussen / Ouest-France.


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